SURFACES ET DISTANCES

Après avoir évoqué l’importance primordiale des surfaces dans l’ensemble des activités humaines et de la phénoménologie ambiante, il faut se pencher sur un autre problème déterminant dans les rapports entre l’homme et les surfaces, celui des distances dans deux grandes catégories dont les rapports sont étroits : la perception et la création.

Quand nous sommes devant une surface, nous la percevons dans sa totalité ou dans certains de ses détails selon la distance d’où notre regard se dirige vers elle, mais aussi selon les distances qui délimitent ses extrémités. Un troisième facteur tridimensionnel est l’inclinaison de la surface· par rapport à notre regard. Une surface peut être petite ou immense, horizontale ou verticale, ou inclinée dans différents sens dans sa globalité ou dans ses détails. Cet ensemble des distances et des rapports entre elles et la perception détermine l’appréciation et la concrétisa, tian de l’idée que nous nous faisons de cette surface. Tout ceci est d’ailleurs numériquement définissable. Entre la perception d’une petite maquette d’architecture et la même en grandeur nature, les possibilités de perception sont différentes et en nombre incalculable mais cet ensemble de perceptions détermine l’idée que nous nous formons de cet objet.

La création d’origine humaine dépend aussi des distances et des inclinaisons sur lesquelles nous projetons, ou formulons les idées et les images surgies au niveau de notre imagination créatrice. Par conséquent, tout ce qui est créé et tout ce qui est perçu est avant tout dépendant des données que sont les distances.

Les inclinaisons interviennent également de façon majeure, mais secondaire. Elles concernent aussi bien l’observateur que l’objet observé et peuvent modifier considérablement la perception.

Les inclinaisons verticales ont la primauté dans la plupart des cas. Elles sont un facteur déterminant surtout quand l’observateur ou l’objet observé, ou les deux, sont en mouvement, ce qui démultiplie les perceptions et l’image observée de l’objet. Dans ce dernier cas, la verticalité devient largement variable et, provoquant la simultanéité des perceptions sous des angles différents, introduit le facteur majeur et principal de la vie même, qui est le temps.

Celui-ci concerne aussi le problème de la succession plus ou moins rapide d’images variées sur des surfaces variées, provoquée par l’intermédiaire de mécanismes qui permettent d’appréhender une multitude d’images et de les projeter ou de les fixer sur une surface déterminée : photo, cinéma, télévision. Cette dernière, tout spéciale, ment, a établi dans la perception générale un autre rapport de distance par la normalisation des écrans.

L’utilisation de ces surfaces normalisées, génératrices de nouvelles perceptions, a modifié les rapports entre l’observateur et l’observé. Alors que ces rapports étaient quantitativement limités, ils ont explosé grâce à ces surfaces normalisées, mais aussi du fait d’un autre facteur majeur : la vitesse de déplacement de l’observateur et de l’observé. Les rapports de distance dans une ville à circulation automobile dense, entre l’observateur et les images perçues, déterminent une densité de perceptions mobiles à laquelle les écrans ajoutent un facteur démultipliant la perception des images observées, et l’idée que nous nous faisons de celles-ci est absolument nouvelle.

Dans nos créations d’images et d’objets, ce phénomène intervient de façon inédite et déterminante. C’est une véritable explosion de la création et de la perception, illustrée par les recherches cubistes, dada et sur, réalistes, mais aussi par l’introduction du mouvement dans les œuvres tridimensionnelles et le développement de l’art de la photo, du cinéma et de la télévision.

L’ensemble de ces phénomènes a plongé l’humanité dans une nouvelle ère dynamique qui ne permet plus la permanence statique des rapports entre l’observateur et les surfaces observées.

Tout a toujours été écrit sur des surfaces diverses, des Dix Commandements jusqu’aux vibrations visuellement perceptibles des bandes sonores des films parlants, par exemple. De même, toute architecture dans l’espace ou dans le temps est codée au préalable, et perceptible visuellement dans sa dimension spatiale, qu’il s’agisse d’une composition structurée de sonorités telle qu’une partition de Bach, ou des projets du Parthénon.

Nous allons à pas de géants vers la fusion de toutes les capacités imaginatives qui tendent vers la synthèse qu’est l’architecture des sons, des volumes, des couleurs, des lumières, marquant l’époque de manière indélébile pour la postérité.

La surface est et sera à la base de toute création, dans les mondes physique, biologique et surtout esthétique. Ce langage commun de l’architecture des sons, des volumes, des lumières est en train de se préciser comme à l’époque des cathédrales où architecture, sculpture, peinture, lumière colorée, musique, chant, chorégraphie, mime sont nés simultanément, toujours à partir de surfaces codées (plans d’architecture, livres de prière, costumes, vitraux).

Les nouvelles cathédrales ne sont pas encore achevées. Nous vivons une nouvelle préhistoire qui sera marquée par la disparition progressive du muscle et l’activation de plus en plus consciente du travail neuronien.

C’est-à-dire que la civilisation du muscle cédera la place à la civilisation de la matière grise, du cerveau. Les débuts en sont modestes mais marquent déjà clairement la voie où nous sommes timidement engagés en éliminant - difficilement - les déchets rétrospectifs qui continuent d’encombrer une fausse culture, déchets mainte, nus par des phénomènes économiques qui dominent pour peu de temps encore, je l’espère, l’activité de la fourmilière humaine. Cette domination de l’économie et son aspect commercial omniprésent cachent totalement la partie submergée de l’iceberg où se prépare, sinon se réalise, l’essentiel.

Le commerce et les médias, intimement liés, divisent les groupes d’intérêts et les blocs hostiles et gaspillent l’énergie humaine inutilement en investissant sur des fonds de sables mouvants qui vont engloutir définitive, ment et sans laisser de trace, non seulement tout ce qui est objet de commerce et de spéculation, mais aussi tout ce qui est arme de destruction sophistiquée et absurde.

Oui, nous vivons dans l’absurdité totale : on crée pour détruire, et on se gave d’un côté pour mourir de faim de l’autre. Cette situation ne peut pas durer pendant les quatre milliards cinq cent millions d’années où le soleil permettra encore la survie terrestre. En écartant l’hypothèse d’une autodestruction totale, la prise de conscience des hommes permettra obligatoirement de tourner la page. Cette page est encore une surface comme cette surface codée que vous lisez, infime graine qui contribuera peut-être à bloquer le mécanisme fatal et qui empêchera l’engrenage de tourner.