SCUM MANIFESTO contextes 28
que des mecs qui font la guerre, des cuirassés 16 ». Si le texte circule entre les deux femmes – le reproduisant, Carole Roussopoulos en devient la « passeuse » –, le dispositif vidéographique, à la fois sobre et efficace, permet d’éviter une simple lecture de Delphine Seyrig, qui aurait reposé sur son image de « star ». La médiation de la lec-ture à voix haute et de la saisie à la machine permet de concentrer l’attention des spectatrices et spectateurs, de prendre la mesure de chaque mot prononcé et de donner un rythme à la fois lent, régu-lier et implacable, jusqu’à provoquer une impression de saturation.
De temps en temps, la lecture s’interrompt, Carole Roussopoulos hausse le volume du téléviseur, qui ne cesse « de déverser des images de guerres et de catastrophes, de vie mondiale sous pres-sion de la politique mâle 17 ». Il est question de la course aux arme-ments nucléaires entre les États-Unis et l’URSS, des deux Corées, des affrontements meurtriers au Liban – pays de l’enfance de Delphine Seyrig et Ioana Wieder –, de manifestations violentes en Afrique du Sud, de la répression sanglante des militants de l’Armée du peuple en Argentine et, en regard, du mouvement de femmes pour réclamer la paix en Irlande du Nord. Des images de femmes en résistance viennent ainsi s’opposer au flux des images d’hommes en guerre, de soldats, de porte-avions. Puis Carole Roussopoulos s’arrête de taper à la machine et, tout en fumant une cigarette, se met à écouter attentivement un extrait lu par Delphine Seyrig, qui établit un parallèle entre « tirer un coup » et faire la guerre :
« L’homme […] est responsable de la guerre, la méthode nor-male de compensation du fait qu’il n’est pas une femme, à sa-voir la méthode qui consiste à tirer un grand coup, est car-rément inadéquate parce qu’il ne peut le tirer qu’un nombre très limité de fois, alors il le tire à une échelle vraiment mas-sive et prouve au monde entier qu’il est un "homme" 18. »
16 Carole Roussopoulos interviewée par Jeanne Folly dans Libération, 12 mai 1978.
17 Ibid.
18 Extrait de la vidéo. Traduction de Delphine Seyrig.