SCUM MANIFESTO contextes 43
pour réinventer autre chose, un monde exclusivement féminin, qui serait dicté par l’amour.
SCUM Manifesto est l’explosion de la rage condensée de toutes les femmes 16. Mais ce qui frappe à la lecture, c’est l’argumentation construite de ce projet délirant qui déploie une critique lucide des systèmes de domination. Solanas chamboule la vision dichoto-misante opposant « logos » et « pathos ». La « raison » (représentée dans l’imaginaire collectif comme étant masculine et supérieure) et « l’affect », « le corps » (rejetés du côté de la nature, de l’animalité et de la féminité, et conçus comme quelque chose qu’il faut domes-tiquer) se font ici écho.
SCUM Manifesto est un texte précurseur qui s’inscrit, et ce très tôt, dans une pratique rhétorique « queer 17 », faisant écho aux ZAP (les interventions politiques directes qui débuteront dans les années 1970 aux États-Unis). Individualiste et solitaire, la « zaps rhéto-rique 18 » solanienne est paradoxale. On y retrouve une utilisation subversive de l’humour comme arme de destruction patriarcale massive. SCUM vise à déstabiliser, à susciter des réactions violentes pour mieux renverser les discours dominants qui ont, quant à eux, des effets bien réels. Le recours à l’obscène et à la démesure devient une tactique politique et créatrice.
L’un des discours que Solanas renverse est celui du différentia-lisme genré – l’essentialisation des hommes et des femmes comme catégories identitaires distinctes et homogènes –, conduisant à la supériorité de l’ « Homme » sur la « Femme ».
16 « Tongues united or the rhetorical ZAP », 2012 → http://enculturation.net/files/QueerRhetoric/queerarchive/tongues.html.
17 J’emploie le terme « queer » dans son sens premier : ce qui est « étrange », « bizarre », ce qui bouleverse le normatif. Il serait toutefois anachronique de qualifier le manifeste de Solanas de « queer » ou de « féministe » car Solanas écrit SCUM en 1967, soit plusieurs années avant les mouvements féministes et homosexuels. Catherine Lord souligne la position d’« outsideuse » de Solanas à l’égard des mouvements de libération de la fin des années 1960.
18 L’article « Queer Rhetoric, queer archive » évoque cette notion de « ZAP Rhétorique », Enculturation → http://enculturation.net/files/QueerRhetoric/queerarchive/tongues.html.