SCUM MANIFESTO contextes 47

Au-delà de son scandaleux projet d’anéantissement de la « race mâle », SCUM Manifesto est un texte ambigu à de nombreux égards. Les réalisatrices n’avaient d’ailleurs décidé d’en repro-duire que certains extraits. Mêlant discours essentialiste, différen-tialiste, misandre et misogyne, le texte est une critique virulente de l’humanité dans sa quasi totalité. Solanas s’attaque aussi bien aux hommes qu’aux femmes au masque d’homme, ces « femmes-mecs » ou « filles à papa », ces « cogérantes de la merde ambiante » qui contribuent au bon fonctionnement du système patriarcal. Notons toutefois que la démesure du propos solanien n’égale en rien la folie bien réelle du quotidien « mâle » impérialiste, que les images du journal télévisé viennent illustrer dans la réplique vidéo de Carole et Delphine.

SCUM est un texte d’une ambiguïté dérangeante où se ren-contrent démesure et rationalisme, utopie et nihilisme, logos et pathos, fiction et réalité, individualisme et désir de résistance col-lective. C’est dans cette tension que résident la puissance et la fragi-lité de l’œuvre. Car comme le souligne Catherine Lord, les « riffs » de Solanas « peuvent facilement se retourner contre eux-mêmes lorsqu’ils reposent sur papier, inertes ; la voix de la lectrice étant le seul espoir de les ranimer 31 ».

Le manifeste a fait l’objet de divers « encadrements » édito-riaux sexistes et provocateurs semblables à ceux de Girodias et de Krassner chez Olympia Press, qui « dénaturaient, conjuraient, annulaient le sens du livre 32 ». Figée dans la catégorie du scandale, de la drôlerie, ou du pathos, la force subversive du manifeste se retrouve amoindrie.

31 Traduction de l’auteure. Catherine Lord, « Wonder Waif Meets Super Neuter », in Hilary Robinson, ed., Feminism Art Theory: An Anthology 1968 – 2014, Hoboken (New Jersey), Wiley-Blackwell, 2015, p. 423.

32 Annie-Elm, Catherine Crachat, Rose Prudence, « Le sexisme psychanalysant », 1974, in Le Sexisme ordinaire, Paris, Seuil, 1976, p. 57.