SCUM MANIFESTO contextes 48

Par exemple, tandis que la Définition de l’opprimé de Christiane Rochefort introduisait d’un point de vue féministe la première édition française de SCUM Manifesto (1971), l’édition de 1998 chez Mille et une nuits s’achève sur une postface ironique de Michel Houellebecq, « L’Humanité, stade second ». Contrairement à l’usage subversif de la provocation chez Solanas (elle est une arme visant à renverser les discours normatifs), le détournement ironique de Houellebecq n’a rien de subversif car il ne fait que réaffirmer l’ordre établi. En distinguant Solanas (« être incomplet, torturé, contradictoire, fascinant et exaspérant comme le sont toujours les prophètes 33 ») des féministes qu’il qualifie « d’aimables connes, inoffensives dans leur principe, malheureusement rendues dange-reuses par leur désarmante absence de lucidité », et en attribuant au projet solanien « une attitude progressiste et raisonnée, conforme aux plus nobles aspirations du projet occidental : établir un contrôle technologique absolu de l’homme sur la nature, y compris sur sa nature biologique, et son évolution 34 », Houellebecq se réapproprie la prose paradoxale de Solanas, et la transforme en « doxa réac-tionnaire 35 ». La parole de Solanas se retrouve ainsi colonisée par un « mâle blanc » qui a le mot de la fin.

C’est précisément parce que la voix de Solanas est l’expression d’un individualisme « queer », en marge de tout courant, qu’il est important d’en assurer la contextualisation et la circulation. Il ne s’agit en aucun cas de parler pour ou à la place de Solanas – l’au-teure en aurait eu horreur, elle voulait d’ailleurs envoyer tous les traducteurs de SCUM Manifesto sur une île déserte 36 –, mais de sou-tenir sa voix, d’en prolonger la puissance.

33 Michel Houellebecq, « L’Humanité, stade second » in SCUM Manifesto, Association pour tailler les hommes en pièces, Paris, Mille et une nuits, 2005, p. 100.

34 Ibid.

35 Faysal Riad, « Les faux subversifs », 2005, Les Mots Sont Importants → http://lmsi.net/Les-faux-subversifs.

36 Propos de Emmanuèle de Lesseps, traductrice de SCUM Manifesto en français (entretien avec Callisto Mc Nulty, 2016).