philosophiques ? Provoquer un « dérangement » en ouvrant la porte d’un infini-ment petit, au risque de tomber dans le terrier d’Alice au Pays des Merveilles : un envers du décor fantastique, où l’impossible devient possible.

Plasticités quantiques19

Une difficulté des démarches collaboratives entre artistes et scientifiques est d’évi-ter le double écueil d’une illustration littérale des théories mobilisées et d’un dévoiement de ces dernières. Beaucoup d’artistes louvoient habilement dans ces méandres pour imaginer des œuvres – très souvent, des installations de nouveaux médias, comportant une composante vidéo – qui mobilisent la physique quan-tique en réponse à différentes intentions et à des niveaux variés20.

Si l’un des enjeux est d’ouvrir le regard au-delà de nos expériences ordinaires, la mise en scène d’un merveilleux quantique s’avère un ressort important pour un certain nombre de démarches. À ce titre, certains artistes vont jusqu’à retrouver des « chambres à brouillard », ces ancêtres des détecteurs de particules devenues curiosités de l’histoire de la physique. Lorsque l’on se penche sur le dispositif Memory Vapor (2011) du duo d’artistes russe et biélorusse Evelina Domnitch & Dmitry Gelfand, de multiples traces colorées évanescentes apparaissent dans la chambre à brouillard. Fascinante fenêtre sur l’infiniment petit, la machine se peuple rapidement de traînées de condensation qui témoignent du passage aléa-toire de particules, comme autant de lignes d’erre.

Certains scientifiques eux-mêmes, mus par une envie de partage de la charge poétique de la science, entament une démarche artistique et prennent à parti les objets du laboratoire. Le physicien Olivier Dadoun a ainsi « exfiltré » un détecteur de particules du monde scientifique pour l’utiliser comme « déclencheur artis-tique21 ». De façon plus métaphorique, l’installation et performance Rêve quantique, le jour où j’ai imaginé l’océan (Virgile Novarina, Walid Breidi et Labofactory, 2020) allie les imaginaires de la mécanique des fluides, des sciences cognitives et de la quantique, pour explorer artistiquement l’activité corticale intense qui accom-pagne notre sommeil.

Cet infiniment petit fugace, indéterminé et insaisissable, peut aussi être exposé dans toute son étrangeté, laquelle semble être l’un des ressorts de la démarche de l’artiste coréen Yunchul Kim. Son œuvre Cascade (2018), machine technologique complexe, s’apparente à un organisme vivant tentaculaire dont les parties sont remplies de fluides qui réagissent à la détection de muons. Ce dévoilement d’une réalité scientifique fabuleuse est aussi le registre choisi par Josèfa Ntjam dans sa sculpture Luciferin Drop (2020), accompagnée du film Myceaqua Vitae (2020). Inspirées par sa résidence dans un laboratoire canadien spécialisé dans l’astro-physique des particules, le SNOLAB, les deux œuvres mêlent les genres du mer-veilleux et de la science-fiction pour raconter le transport d’une curieuse matière lumineuse à travers un vaisseau spatial. L’histoire fait écho au fonctionnement d’un détecteur de matière noire reposant sur la scintillation de l’argon liquide.

Ces œuvres présentent le point commun d’utiliser comme médiums, de façon littérale ou métaphorique, des appareils qui permettent aux scientifiques de visualiser des phénomènes quantiques, pour montrer à un plus large public ce qui s’y observe. D’autres œuvres reposent aussi sur des médiums numériques pour susciter la compréhension d’ordres de réalité inhabituels. Ryoji Ikeda, dans son exposition Supersymmetry (2014), propose ainsi une installation immersive reposant sur la superposition de compositions sonores minimalistes avec des images numériques renvoyant pour certaines à l’interprétation continue de flux de données, tandis que d’autres montrent la collision de particules sur des caissons lumineux pour évoquer le concept physique de « supersymétrie ».

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