La théorie quantique intéresse également les artistes pour les questionnements philosophiques qu’elle soulève. À travers l’installation The View from Nowhere (2018), le duo d’artistes britanniques Semiconductor interroge la signification de la théorie scientifique, son objectivité, et de façon plus générale, la place de l’homme dans le monde, en rendant manifestes la culture du laboratoire et les contextes institutionnels de production de la connaissance. Enfin, quelques démarches cherchent à susciter une réflexion critique autour des catégories établies et l’émer-gence de nouveaux possibles. La théorie quantique, par son caractère indéterminé et sa remise en question de l’ordinaire, se prête bien à de telles interrogations qu’explorent les artistes britannique et canadien Libby Heaney et Ben Bogart.
Sensation quantique
Lorsque nous avons commencé à échanger avec l’artiste Caroline Delétoille et la physicienne Aurore Young autour d’une collaboration qui mêlerait l’art, la physique quantique et la philosophie, plusieurs thèmes nous sont spontanément venus. L’expérience des interférences de Young, peut-être « la plus belle expé-rience de la physique22 », les entremêlements observateur – objet observé – dis-positif d’observation, et, en lien avec le travail de Caroline Delétoille, la question des souvenirs. Nous avions une envie initiale, celle de créer des formes sensibles autour d’un monde quantique encore trop peu connu. Se sont ensuivies de pre-mières discussions animées autour de la mémoire, de son fonctionnement cogni-tif et de la reconstruction des souvenirs.
La suggestion d’un parallèle entre l’observation de souvenirs (dans le cas de pro-cessus de mémoire volontaire, lorsque l’on s’efforce de se remémorer certains sou-venirs) et les observations de particules à échelle quantique, s’est trouvée confir-mée autour de plusieurs points d’analogie. Notamment, le fait que la forme des souvenirs change à chaque occurrence d’observation, que la mémoire reconstruit une scène souvenir à partir de fragments éclatés, que l’itération des observations peut permettre de reconstruire le souvenir avec davantage de fidélité.
Aussi, par cette démarche de recherche-création, nous avons souhaité déve-lopper ce parallèle entre des conséquences philosophiques du problème de la mesure et le fonctionnement de notre mémoire. Cette interprétation (artistique) d’une interprétation (philosophique) de la physique quantique constitue le cœur de la démarche de recherche-création que nous avons menée. Des grands prin-cipes de la physique quantique et de ses nombreuses « bizarreries », nous avons retenu le problème de la mesure pour deux raisons. D’une part, peut-être plus que tout autre problème, il soulève des questions particulièrement pressantes sur la nature de la réalité et la connaissance que l’on peut en avoir, questions qui nous ont immédiatement inspirées. D’autre part, il nous a permis de concevoir un espace à la fois conceptuel et sensible dans lequel introduire une démarche picturale figurative.
Réunir peinture et physique quantique, la démarche relevait de la gageure, d’au-tant plus en prenant le parti d’engager une démarche picturale figurative. En effet, la peinture semble être au premier abord le médium le moins approprié pour rendre compte du monde scientifique – et à plus forte raison, de la physique quantique, science la mieux vérifiée de toutes –, car il compte parmi les plus imprécis. Pourtant, ce flou constitutif de la touche du peintre nous a semblé entrer singulièrement en résonance avec l’indétermination du monde quantique et les enjeux de représentation qu’il suscite, dans un effort de se placer au plus près de la texture du monde pour en explorer le versant sensible.
Cette incongruité plastique nous a aussi paru particulièrement pertinente pour prendre le contrepied d’un imaginaire scientifique souvent associé à une