esthétique technologique. Au siècle dernier, quelques rares démarches picturales ont tenté de réconcilier peinture et quantique – on peut citer la peintre abstraite germano-américaine Bettina Brendel, qui s’est efforcée de traduire quelques principes de la physique atomique, l’artiste chilien Roberto Matta, ou encore Salvador Dalí, qui s’est illustré sur le thème de la constitution de la matière, com-posée selon lui d’atomes en suspension, avec des peintures telles que Leda Atomica (1949), et son portrait photographique resté célèbre, par Philippe Halsman, Dalí Atomicus23,24 (1948).

Alors, comment donner une forme et une matière picturales au monde de la phy-sique quantique et, plus particulièrement, à ce problème général de la mesure ? En réponse, cette démarche de recherche-création s’est rapidement matérialisée par la conception d’un parcours d’exposition complet.

Tomographie des souvenirs

Au cœur du dispositif, une déambulation immersive à travers des peintures ori-ginales de Caroline Delétoille est proposée. Ces peintures représentent des frag-ments mémoriels d’une même scène, choisie pour son caractère prototypique : une scène de repas de famille, glanée dans les archives photographiques du Musée Nicéphore Niépce de la photographie de Chalon-sur-Saône, premier fonds pho-tographique de France. Les tableaux seraient autant de « mesures » opérées sur le système observé – la scène souvenir.

Le spectateur est invité à arpenter une mémoire qui pourrait être la sienne, à activement reconstruire la scène souvenir, pour retrouver une partie du che-minement expérimental de chercheurs en physique quantique, notamment au Laboratoire Kastler Brossel du Collège de France, où Caroline Delétoille a effectué une résidence artistique. Il y est question de l’observation d’atomes « piégés » par des pinces optiques, rendus visibles sur écran pour en examiner l’évolution au cours du temps. En explorant la tension entre l’étrangeté du monde quantique et la familiarité du souvenir, provoquer une immersion dans cet infiniment petit qui nous constitue. Celle-ci est d’autant plus facilitée que l’exposition s’accompagne d’une ambiance sonore évoquant le monde quantique, composition de l’artiste Max-Louis Raugel.

Rythmant le parcours, des nuages peints sur des couvertures de survie viennent rappeler l’univers du laboratoire de physique à double titre. De façon très littérale, ce matériau se retrouve habituellement dans les laboratoires quantiques pour ses propriétés isolantes. De façon plus métaphorique, les nuages font poétiquement référence aux représentations actuelles de l’atome sous forme de nuage électro-nique. Ces nuages ont été peints par Caroline Delétoille à partir d’une série de photographies de Peter Knapp, réinterprétées avec son accord.

Autour de cette salle centrale s’articulent plusieurs propositions artistiques qui offrent chacune une interprétation différente de la quantique. Une première ins-tallation met en scène des images d’une instagrammeuse avant l’heure, des auto-portraits qu’une inconnue a pris dans les années 1940, que Caroline Delétoille s’est réappropriés par un travail numérique dans la continuité de ses œuvres sérigraphiques. L’inconnue se dévoile au gré des photographies, entrée en matière avant de parcourir la salle principale de l’exposition, consacrée à la scène souvenir.

À la sortie de cette salle, une plongée plus concrète dans l’univers du laboratoire est proposée. Différents éléments récupérés par Caroline Delétoille dans ses rési-dences au Laboratoire Kastler Brossel à Paris et au Quantum Matter Institute de Vancouver sont exposés à la manière d’un musée d’ethnographie. Ils font écho au travail pionnier d’immersion en laboratoire scientifique mené par Latour et

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