Jules Grucker, Chadi Abo, Céline Boisserie-Lacroix
Collaborations Art+Science : Conversation 2
Dialogue croisé entre Jules Grucker (physicien, Laboratoire Kastler Brossel) & Chadi Abo (producteur, réalisateur, spécialiste effets spéciaux, Hecat Studio). Entretien mené par Céline Boisserie-Lacroix.
Jules : Je suis physicien au Laboratoire Kastler Brossel, un laboratoire de phy-sique quantique qui s’intéresse principalement aux atomes froids et à l’optique quantique. Personnellement, je travaille sur l’hélium liquide, qui présente des propriétés importantes dues à la physique quantique. En ce moment, je mène des expériences de mesure de la vitesse du son dans ce fluide afin de mieux le comprendre.
Chadi : Je suis producteur et réalisateur. Je me suis aussi spécialisé dans les effets spéciaux, après avoir suivi une formation initiale en architecture. J’ai fondé mon studio de production, Hecat Studio, il y a bientôt quinze ans, et j’ai eu la chance de travailler pour des réalisateurs renommés. Lorsque j’écris mes propres films, je cherche à imaginer des mondes inspirés par la science-fiction, à recréer une réalité parallèle.
***
Jules : Un dialogue que j’aimerais avoir avec un artiste pourrait être le suivant. Je lui décrirais ma vision probablement idéalisée et caricaturale de ce que je pense être un artiste, puis je lui demanderais quelle est sa vision d’un scientifique. Cela devrait aboutir à des points de vue assez différents.
Pour commencer, je dirais que ce que nous avons en commun, artistes et scien-tifiques, c’est une façon de parler aux autres. Ma vision idéalisée d’un artiste, c’est quelqu’un qui arrive à partager aux autres ses émotions, que son œuvre corres-ponde bien à ce qu’il veut dire.
Chadi : J’ai souvent des réserves à me considérer comme un artiste dans la mesure où j’utilise beaucoup la science et la technique pour exprimer mon art. Si je me suis intéressé au dessin lorsque j’étais enfant, c’était comme échappatoire à une vie assez dure et monotone – je suis né et j’ai grandi en Syrie. Je ne cherchais pas l’émotion en particulier, mais plutôt une dimension logique, de conformité, car j’étais très technique. Je dessinais des voitures, des avions, des vaisseaux spatiaux, et j’ai vite été attiré par le monde de la science-fiction. Aussi, si pour Jules il est important de chercher l’émotion, c’est quelque chose que je commence à com-prendre maintenant seulement.
Les questions autour de la réalité, du réalisme et de l’étrangeté me perturbent. Je me trouve souvent dans une position où je suis un émulateur de la réalité : je fais tout pour simuler la réalité, car autrement, les images que je crée évoquent la fameuse « uncanny valley1 », cet endroit du cerveau qui nous dit que ce que nous voyons est dérangeant, pas réel. C’est un point important pour moi, car aujourd’hui, on peut sympathiser bien plus facilement avec un smiley (juste deux points et une bouche) qu’avec une créature ou un être humain (bien) fait mais qui reste synthétique.