Jules : Pour moi, le mot de réalité me semble compliqué, car il peut avoir plu-sieurs significations selon les disciplines. Dans mon métier, ce que je vais appeler réalité, c’est le résultat d’une expérience, qu’il se matérialise sous la forme d’une image, d’un signal électrique, etc. Savoir comment l’interpréter, le comprendre, c’est une autre question. Quand tu parles de l’étrangeté de la physique quan-tique, cela me semble une étrangeté conceptuelle. Les concepts peuvent sembler bizarres, difficiles à imaginer, mais ils ne constituent pas un vrai problème pour moi, en tant que scientifique, car je m’en tiens aux résultats de mon expérience. D’autant que l’objectif de ma démarche, c’est d’inventer des théories qui tra-duisent cette expérience et permettent d’aboutir à ce résultat. Je suis très forte-ment contraint par cette réalité.

Chadi : De mon côté, je dirais que ma pratique est régie par deux sortes de réalités, que j’essaie de confronter l’une à l’autre. La première, la réalité « algorithmique » – je préfère ce terme à celui de scientifique, qui est un peu fort – constitue le fond des logiciels que j’utilise pour mes effets spéciaux. Il faut la respecter lorsque l’on simule un phénomène. La seconde réalité, tout aussi importante, est la réalité de l’artiste. Cette réalité captée par la caméra ignore la réalité algorithmique. J’ai eu l’honneur de travailler avec les sœurs Wachowski pour leur film Speed Racer. À chaque fois que je leur présentais une piste visuelle, elles me poussaient à détruire le réalisme, parfois, en s’appuyant sur des éléments aussi basiques que la friction d’un pneu sur le sol. Cela n’arrive qu’une fois dans la vie d’un artiste !

Jules : Le fait qu’il y ait une science établie, que tu appelles algorithmique, te permet de la contredire, de créer un monde réaliste car il s’appuie sur la science. Alors, est-ce que tu cherches à créer une science parallèle ? Auquel cas j’aurai quelques problèmes à te suivre !

Chadi : Je pense à la démarche de Christopher Nolan pour le film Interstellar. Il a certainement contribué à faire avancer les recherches visuelles sur les trous noirs. Il a travaillé avec des scientifiques pour créer sa propre vision de cette réalité scientifique. L’artiste, en ce sens, peut créer une sorte de vérité. D’un autre côté, lorsque l’on pense à des films comme Retour vers le futur ou Contact, des inventions impossibles à l’époque sont devenues réalité.

Jules : Pour moi, le trou noir de Nolan, cela reste la vision d’un trou noir par un artiste. On pourrait imaginer le trou noir de Miró, ou d’autres encore… Si je devais avoir la vision d’un trou noir, j’irais plutôt du côté des images fournies par des télescopes lors d’expériences scientifiques… même s’il en ressort une image floue beaucoup moins parlante2.

Céline : Ces images artistiques peuvent-elles avoir une utilité pour les scientifiques ?

Jules : Est-ce qu’on en apprend plus sur les trous noirs grâce à celui de Nolan ? Je ne le sais pas, mais je dirais qu’on en apprend différemment. Le trou noir du scientifique va être analysé pour donner lieu à des courbes et des équations. À partir de cette substance, valider notre conception de grandes théories physiques. Le problème du trou noir de Nolan, c’est que je ne peux pas l’utiliser scientifique-ment. Il a été créé par lui seul : je ne peux pas le reproduire ni tester le modèle sur lequel il repose. Pour autant, il alimente beaucoup de discussions, autant auprès des scientifiques et des artistes qu’auprès du grand public.

Céline : Que dire des images de l’infiniment petit ?

Chadi : On trouve beaucoup moins de choses narratives sur l’infiniment petit. Je pense à des crash-zooms3 comme dans le film Spiderman, où la caméra entre

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