passe dans les deux mondes, une qui suit le temps actuel, et l’autre, qui se déroule dans le temps inversé. Elles sont filmées par la même caméra. On voit les deux mondes entrer en collision, et c’est la fin du film. C’est magnifique.
Jules : Plus précisément, comment intègres-tu la science pour créer tes effets spéciaux ?
Chadi : Je me rappelle d’une séquence que j’ai réalisée pour le deuxième Matrix. Le réalisateur voulait que la caméra entre dans des écrans télé et que l’on montre ce qui se passe à l’intérieur. On avait acheté des loupes pour voir ce qui se pro-duit quand on s’approche au maximum d’un écran. Ce détail-là, nous l’avons questionné scientifiquement pour mieux le comprendre et essayer de le recréer.
Jules : Finalement, est-ce que tu préfères te contenter de simuler la réalité, ou plutôt, de créer une réalité indépendante ?
Chadi : Cela dépend des projets. On peut parfois laisser notre touche ! Pour le même Matrix auquel j’ai contribué, nous avons dû travailler une scène comportant des milliers d’images d’écrans. Nous avons décidé avec toute l’équipe d’insérer nos têtes dans ces écrans, comme il était question de création du monde. C’était notre signature, et les réalisateurs ont aimé. Donc oui, je propose aussi ma version de la réalité, en la retouchant un peu.
Céline : Qu’est-ce qu’un art de l’image comme le cinéma peut représenter pour les scientifiques ?
Jules : L’image, pour le scientifique, c’est un support d’investigation en tant que tel. Certains résultats d’expériences sont des images, comme des courbes par exemple. Dans mon travail, j’obtiens des images beaucoup moins jolies – ou du moins différentes – de celles que produit Chadi. Cela me rappelle des propos de Feynman, un scientifique que j’admire beaucoup5. Dans l’un de ses cours, il parle de l’arc-en-ciel, ce phénomène qui nous fascine tous, physiciens, peintres et rêveurs, et montre pour cela des courbes d’intensité lumineuse en fonction de la longueur d’onde. Il pose alors cette question importante : ces courbes sont-elles belles comme un arc-en-ciel ? Pour un physicien, il s’agit d’une image de l’arc-en-ciel. Elle est très belle car elle a en elle la façon dont le physicien appréhende un arc-en-ciel. Il peut y voir une beauté incroyable car il y voit la décomposition de la lumière blanche sous certaines conditions. Il peut aussi y voir des rayons lumineux qui y entrent et qui en ressortent avec des angles différents. C’est une certaine image de l’arc-en-ciel. Cela m’a beaucoup interrogé étudiant, cette question de savoir comment partager cette image, sa beauté, aux non-physiciens.
Chadi : Les images ne sont pas que visuelles. Il y en a dans les textes, la poésie… Je comprends ce que tu veux dire. La courbe de Feynman, ce n’est pas que du visuel, il y a beaucoup d’informations dedans. Je regardais justement il y a quelques jours une interview d’un astronaute japonais connu. Sa quête, c’est de découvrir des supernovae. Il montrait des courbes à l’écran et d’un coup, quand il en a vu une avec un pic, il s’est mis à pleurer, presque hystériquement. Cela m’a impressionné et je me suis dit qu’il a vu quelque chose que je ne suis pas capable de voir.
Jules : Pour revenir à la question des images, lorsque je suis face à un tableau, je vais m’interroger sur ce qu’est cette image. Une fois, un collègue physicien a proposé de définir une image comme un tableau de chiffres. Mais lorsque je suis face à un tableau, est-ce juste un tableau de chiffres ? Qu’est-ce qui les différencie ? Peut-être que ce qui les différencie, c’est la relation des chiffres entre eux ? En tout cas pour un artiste, il y a sûrement quelque chose d’autre à penser.