Les deux textes suivants ont été écrits en parallèle. Ils partagent des observations faites au même moment et avec un objectif similaire, mais dans des langues diffé-rentes – celles que je parle et dans lesquelles je pense régulièrement, chacune apportant une voix et une pers-pective distinctes.
The two following texts were written in parallel. They share observations made at the same time and with a similar purpose, but in different languages—the two that I speak and think regularly, lending each a different voice and perspective.
Max-Louis Raugel
Note Sur la composante sonore de l’exposition
J’aimais beaucoup les mathématiques et la physique quand j’étais au lycée et ma pratique sonore tire son énergie des mêmes racines – une pensée intuitive abs-traite, une relation au détail et à la nature.
Du coup, je me pose souvent la question du rapport entre l’intellect et la sensibilité – à la fois au niveau de la perception, mais aussi en termes de notre expérience et de la relation qu’on entretient à l’universel. Les sciences permettent d’étudier la nature et la réalité physique, mais les arts permettent aussi d’en prendre conscience, à différents niveaux d’incarnation : en tant que sujet, en tant que membre du règne animal, et en tant que corps.
Par exemple, le sentiment tragique peut nous relier à l’éternité et à une forme de vérité en passant par des états agités et troubles. Cette vision indirecte, comme de voir à travers de la buée, nous fait percevoir le monde comme rêve et comme changement.
Au contraire, un travail plus méditatif et précis nous positionne au-delà de notre ego et nous permet de per-cevoir dans le temps présent, en détail et avec sérénité. Mais cette expérience est du même coup vidée de son poids, très légère, et en quelque sorte étrangère à la communication et au temps.
Dans une approche artistique, les questions de la soli-tude ou de la sociabilité sont récurrentes. La musique a toujours été un art populaire, tout en entretenant des liens directs, profonds avec l’esprit, et notamment avec l’esprit scientifique, les mathématiques, la physique et désormais l’informatique. C’est ce qui me plait beau-coup dans ce medium.
Pour ce projet, j’ai voulu coder des phénomènes audios à partir d’idées qui me sont venues suite à des conver-sations avec des scientifiques dans des laboratoires de physique quantique à Paris et Vancouver.
J’utilise un langage informatique (Supercollider) qui m’a permis d’expérimenter avec le passage de notre seuil de perception aux alentours de 20Hz, lorsqu’une pulsation devient si rapide que nous percevons une tonalité. Une multitude chaotique devient alors une texture ou un bruit continu – comme en physique, une même réa-lité peut se manifester de différentes manières selon l’échelle d’observation, en particules distinctes ou en onde continue par exemple. J’ai pu appliquer cette expérience sur des grains sonores, synthétisés ou sam-plé à différentes hauteurs et temporalités selon des nuages de probabilités.
En parallèle, j’ai revu une large archive d’enregistre-ments afin d’y sélectionner des éléments qui corres-pondent au projet, provenant de centaines de sessions d’enregistrement. Ce processus a été assez intuitif, influencé par le sujet ainsi que par l’esthétique visuelle globale de l’exposition. J’ai enfin assemblé ces différents éléments, et surtout posé les premières notes et nappes harmoniques, sur la base du ressenti. Ce sont des cata-lyseurs profonds de notre expérience sensible du son.
Les découvertes en physique quantique peuvent servir d’exemple ou de muse. On parle de particules qui sont aussi des vibrations, d’électrons qui sont un nuage de probabilités. Qu’en est-il de la différence entre un objet et ce qui est vivant ? Comment passe-t-on de la matière à la vie, à un organisme biologique ? Je suis très curieux de la circulation de ces concepts et de leur traduction dans le domaine du vivant, à la fois dans les arts mais aussi en théorie de l’information, en biologie ou en philosophie.
J’espère que cette exposition pourra contribuer à éveiller la curiosité et la sensibilité du public à un sujet encore magique – en évidence contradictoire avec les lois de notre réalité à plus grande échelle. Et j’espère ainsi que nous pourrons partager un peu de l’attention que nous y mettons chacun.e aux petites choses qui nous composent.