Élie During
La boîte noire du souvenir et le sourire sans chat
Dès l’origine de la théorie associée aux noms de Bohr, de Broglie, Heisenberg et Schrödinger, l’étrangeté du monde quantique a été une source de perplexité philosophique autant qu’un casse-tête pour les physiciens eux-mêmes. Elle contrariait les intuitions réalistes les plus familières, à commencer par l’idée selon laquelle une théorie concernant les phénomènes microphysiques a pour fonction de décrire l’état des choses telles qu’elles sont en soi, indépendamment des circonstances de l’observation. Il fallait aller jusque-là pour éviter de s’ins-taller durablement dans le paradoxe. En attendant, l’imagination s’affolait. Que des objets que nous observons et manipulons comme des particules puissent se comporter en même temps comme des ondes, en produisant par exemple des motifs d’interférence dans des dispositifs comme ceux de la célèbre expérience de la « double fente », c’était déjà un sujet d’étonnement. Les choses deviennent fran-chement déroutantes lorsqu’il est question de corrélations « non locales », et que des mesures conduites sur des particules distantes semblent être coordonnées et synchronisées comme si elles composaient un seul et même système, en quelque sorte indifférent à la séparation spatiale. Ces manières de parler sont suggestives, mais elles passent peut-être à côté du problème, qui concerne précisément la portée qu’il faut reconnaître, dans ce contexte nouveau théorique, aux termes familiers d’« objet », de « système » ou d’« état ». C’est sur ce point précis qu’une réflexion sur la nature du souvenir peut nous venir en aide.
Naturellement, les étrangetés quantiques ont trouvé des prolongements dans la science-fiction, comme aussi dans le champ de la création artistique, sous la forme d’extrapolations hasardeuses, et plus souvent hélas, d’applications un peu trop littérales. On en trouve une version grotesque dans l’imaginaire graphique qui domine les ouvrages ou les revues de vulgarisation scientifique : débauche de jets de lumière colorée, effets de brumes et de halo, nuages de particules irisés, trames cristallines superposées ou intriquées, franges d’interférences, motifs sinu-soïdaux, courbes de densité, etc. Tout cela est vaguement « ondulatoire », mais le style pompier de ces images monotones, désormais produites à la demande par des systèmes d’intelligence artificielle, fait regretter les procédés plus rustiques mais souvent plus inventifs élaborés, il y a un siècle, par les peintres futuristes au moment où se diffusaient les idées concernant la radioactivité ou la relativité. Peut-on quitter ce registre métaphorique et platement illustratif pour tenter d’ap-procher avec un peu plus de patience et de doigté les résonances sensibles du phénomène quantique, au-delà de la sidération que suscite inévitablement la mise en échec de nos intuitions immédiates ? C’est le pari de cette exposition, Sensation quantique, qui entend communiquer quelque chose des dimensions d’expérience que suggère la pratique même de la physique quantique, lorsque les prodiges de la « phénoménotechnique » produisent des états de la matière à la fois inouïs et tangibles, qui font entrevoir de nouvelles façons de sentir et de penser.
Pour faire apparaître les enjeux de cette affaire, il faut paradoxalement prendre un peu de champ et franchir un palier d’abstraction en se rappelant quelle fut, d’un point de vue philosophique, la véritable nouveauté introduite par les concepts quantiques. On comprendra mieux alors l’intérêt qu’il y a à aborder la question par le biais de la mémoire et du souvenir, ce qui n’a a priori rien d’évident. Le