titre baroque sous lequel se rangent ces remarques s’en trouvera du même coup éclairci.

Il y a en effet une première « boîte noire » : celle du cerveau – ou du psychisme, selon le point de vue. Le fonctionnement de la mémoire en offre une illustration frappante : partielle, fragmentaire, sans cesse reconstruite, consolidée au gré des actes de remémoration, sa nature reste quelque peu mystérieuse. Les neuroscien-tifiques, qui sont parfois psychologues, proposent à ce sujet des théories et des modèles sophistiqués qui reviennent peu ou prou à souligner la nature artificielle, fabriquée, machinée, de la mémoire biographique (ou « épisodique »), reprise et reconsolidée au gré de nos efforts d’attention et de réminiscence, par des pro-cessus de renforcement ou de potentialisation à long terme des connexions synaptiques impliquées dans la conservation… de quoi d’ailleurs ? Des souvenirs eux-mêmes, subsistant dans l’intervalle entre deux réminiscences ? Ou plutôt des représentations multiples qui leur correspondent lorsqu’ils s’actualisent dans la conscience sous forme d’images, à mi-chemin de l’imagination et de la percep-tion ? Les tenants de l’approche connexionniste de l’esprit parlent volontiers de « motifs d’activation neuronale » distribués en réseau dans la matière cérébrale, pour mieux souligner le caractère dynamique du processus de formation et de conservation des souvenirs, mais le problème reste entier de savoir comment recoller ces descriptions en troisième personne à l’expérience en première per-sonne que chacun peut faire des souvenirs vécus, c’est-à-dire perdus et retrouvés, remémorés et transformés. Quel est le mode d’existence d’un souvenir singulier, si l’on tient compte de sa texture phénoménologique élusive et labile, confirmée par le caractère essentiellement composite et reconstruit que lui reconnaissent les connexionnistes ?

Une lecture sobre, déflationniste, voire réductionniste de la situation consiste-rait à dire qu’en réalité il n’y a pas de souvenir, seulement des remémorations. « Souvenir » est un mot que nous associons par commodité à une classe de repré-sentations diverses, rangées sous un même thème mnésique. Mais alors la ques-tion ne se reporte-t-elle pas sur le thème lui-même ? Comment subsiste-t-il ? Car il y a bien un pôle référentiel auquel nous revenons de loin en loin : un épisode vécu dans le passé, un segment d’autobiographie, se trouve visé, non comme le présent qu’il était, mais comme élément de notre passé, à travers des évocations diverses, à différents degrés de généralité, et parfois directement dans le rappel de souvenirs épisodiques dont le détail vivant peut procurer un véritable senti-ment de reviviscence. Ce couplage entre un thème mnésique et ses effectuations ponctuelles dans des souvenirs évoqués ou remémorés paraît essentiellement liée à notre expérience subjective de la mémoire. Et la place des souvenirs dans nos vies suggère qu’on s’intéresse sérieusement à la vie du souvenir. Une manière de le faire consiste à se donner une définition temporelle du souvenir comme une espèce de performance à l’échelle d’un moment, d’une période, ou d’une vie entière. En parlant d’un souvenir, nous désignerions en réalité un ensemble d’actes de remémoration qui ont en commun de mobiliser à chaque fois une multiplicité de traces mnésiques visant un même événement-source dans le passé. Sur cette base, philosophes et neuroscientifiques peuvent commencer à discuter, sans que l’un conteste ou réduise trop violemment les objets de l’autre. Mais tout reste à faire.

« Motifs », « thèmes » : ce n’est pas pour rien que la métaphore musicale se suggère irrésistiblement à nous. Bergson, qui comparait la durée à un flux mélodique, insistait sur le fait que le processus de localisation d’un souvenir dans le passé « ne consiste pas du tout, comme on l›a dit, à plonger dans la masse de nos sou-venirs comme dans un sac, pour en retirer des souvenirs de plus en plus rap-prochés entre lesquels prendra place le souvenir à localiser » (Matière et mémoire [1896], Paris, Puf, 2006, p. 191). Mais s’il n’y a pas non plus de grand album où les souvenirs seraient archivés comme des photographies, l’existence des souvenirs

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