eux-mêmes a-t-elle davantage d’évidence, au-delà des épisodes où nous les rap-pelons comme des images ? Accordons que le mode d’existence du souvenir n’est pas celui d’une perception fixée en image, susceptible d’être archivé, que l’identité du souvenir n’est donc pas celle d’un objet ou d’un contenu psychique déterminé qui entrerait momentanément dans le champ de la conscience. Reste ce sentiment irrépressible qu’il y a là plus qu’une reconstruction ad hoc sur la base de résidus d’expériences déposés dans les replis du cerveau, et constamment réorganisés. La suggestion de Bergson est la suivante : nous sentons bien que quelque chose se conserve, au-delà des épisodes de réminiscence et des motifs d’activation distri-bués dans la matière cérébrale.

C’est à cette intuition qu’il faut tenter de donner forme, même si cela nous engage sur d’étranges chemins. La philosophie de Bergson fraie la voie en nous appre-nant pour commencer que l’expérience elle-même est irréductible à une série de « clichés » archivés tour à tour. Le vécu a une certaine densité ou qualité de présence qui se développe dans la durée, et c’est peut-être précisément cela qui se conserve lorsqu’il est question de mémoire épisodique, attachée à des moments singuliers. Non pas la scène spatiale où se distribue l’action, mais le geste qui ras-semble dans un même élan ses éléments épars ; non pas le portrait de groupe où chacun prend dignement la pose, mais la tension et le frémissement qui traverse les corps, une certaine qualité atmosphérique qui donne sa tonalité particulière à cette heure. Ces qualités fluentes ne sont pas attachées à des instants ponctuels ; ce sont des fibres de durée que l’attention identifie vaguement sur le moment, des fibres superposées à d’autres fibres que nous vivons simultanément sur plusieurs échelles, sur des plans de conscience plus ou moins amples, plus ou moins pro-fonds. Il y a dans le vécu perceptif lui-même quelque chose qui est autre chose qu’une image, qui est moins déterminé qu’une image, et qui est déjà plus qu’une nuée indistincte d’aspects sensoriels livrés à la machine cérébrale.

La mémoire est donc solidaire d’une activité perceptive continue qui n’a rien à voir avec ce que pourrait suggérer la recomposition cinématographique du vécu par une succession de captures discrètes. S’il y a enregistrement, c’est à la manière du modelage continu d’un rocher battu par le flot d’un torrent. Si le cerveau se débrouille pour arracher au présent ce qui lui sera utile pour recomposer, le moment venu, des souvenirs avec des lambeaux de perception, il ne le fait pas en clichant les choses au rythme de 24 images par seconde, mais au gré de l’action en cours, suivant les oscillations de l’attention. Au demeurant, chaque moment d’expérience se laisse décomposer, après coup, d’une multiplicité de points de vue. Quelle qu’en soit l’unité d’atmosphère, le pique-nique à la campagne, cet après-midi d’été, il y a dix ans, admet une multiplicité indéfinie de décomposi-tions possibles, et en ce sens il enveloppe virtuellement une multiplicité indéfinie d’« images », de clichés, de séquences et de saynètes plus ou moins floues qu’on pourra se repasser le moment venu. Mais précisément, ce n’est pas cela qui se conserve, même si c’est le plus souvent ainsi qu’on se le remémore. L’essence sensible de Combray condensée dans le goût d’une madeleine est bien entendu l’exception qui confirme la règle.

Laissons là provisoirement Bergson, dont l’information scientifique, très riche pour son époque, ne peut que nous paraître insuffisante à l’heure où l’imagerie cérébrale semble réaliser le fantasme de pouvoir suivre la dynamique du souvenir à la trace, en temps réel. Il y a encore beaucoup de choses à découvrir au sujet de la mémoire, et ce ne sont pas les modèles qui manquent. Qu’on n’en soit pas quitte pour autant avec les questions du philosophe, on en a la preuve dans le fait que le problème de la conscience – ou de l’émergence de l’esprit sur une base neuronale – ne cesse de resurgir, comme un serpent de mer. À supposer que le problème soit bien posé, il y a sans doute là quelque chose d’irréductiblement opaque. Aussi opaque dans son genre que le dispositif de l’expérience de la double fente, cette autre boîte noire imaginée par les physiciens pour tester les propriétés

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