de la lumière : une plaque à double fente vers laquelle on projette un faisceau de particules, des entrées et des sorties correspondant à des mesures faites aux extrémités, un format mathématique permettant d’organiser les résultats de ces mesures, et dans l’intervalle, au cœur du dispositif, un processus qu’on ne peut décrire selon nos catégories usuelles et qui semble entièrement échapper à l’in-tuition ordinaire que nous avons de particules se mouvant dans l’espace.
Dira-t-on que la particule émise à l’entrée se répand aussitôt dans l’espace, sem-blable à un champ, vivant d’une existence diffuse tant qu’on ne l’observe pas ? Il faut tout de même rendre compte du fait que les franges d’interférence qui se dessinent sur le fond de la boîte, et dont le motif caractéristique témoigne en effet d’un aspect ondulatoire, sont entièrement composées de traces d’impact signalant l’écrasement ponctuel des particules sur la plaque d’arrivée. Schrödinger décrivait ainsi cette situation inédite :
« Nous devons donc, semble-t-il, abandonner l’idée de recons-tituer jusqu’à son origine l’histoire d’une particule qui se mani-feste sur la plaque en réduisant un grain de bromure d’argent. Nous ne pouvons pas dire où se trouvait la particule avant de toucher la plaque. Nous ne pouvons pas dire à travers quelle ouverture elle est venue. C’est là une des lacunes typiques de notre descrip-tion des événements observables, et en même temps un exemple très caractéristique du défaut d’individualité des particules. Nous devons penser en termes d’ondes sphériques émises par la source : des parties de chaque front d’onde passent à travers les deux ouvertures et produisent notre figure d’interférences sur la plaque – mais cette figure se manifeste à l’observation sous la forme de particules isolées. » (Physique quantique et représentation du monde, Paris, Points-Seuil, 1992, p. 67)
Entre deux observations ponctuelles de l’état d’une particule (électron ou photon), entre l’entrée et la sortie, il n’y a plus moyen de retracer une trajectoire continue au sein de la boîte, plus moyen du même coup de la distinguer d’autres particules du même genre, empruntant d’autres trajectoires. Le physicien doit se résigner à abandonner le principe de causalité dans sa version habituelle, et son objet même lui échappe.
De ce point de vue déjà, il y a quelque chose de similaire entre la boîte noire de la mémoire-cerveau et celle des ondes-particules. Le souvenir lui-même, tel que chacun peut en faire l’expérience dans le rappel volontaire ou involontaire, semble lui aussi échapper à l’exigence de traçabilité qui permettrait de connecter causalement ses états successifs en remontant de proche en proche jusqu’à la cause première, l’événement-source d’une rencontre ou d’une expérience située dans le passé. La cristallisation soudaine du souvenir dans les épisodes de rappel involontaire évoque l’onde-particule qui se matérialise aléatoirement ici ou là au moment de la mesure, sans qu’on puisse reconstituer sa trajectoire continue ni donc déduire sa position en mobilisant un schéma d’explication déterministe. Seuls les grands nombres se prêtent à une description déterministe, en termes statistiques : la distribution des mesures dans l’espace, comme celle des états dynamiques associés, peut être prédite avec une grande exactitude, mais elle ne concerne jamais que des foules d’occurrences du même genre, et jamais aucun événement ponctuel. Et tout comme la fonction d’onde « s’effondre » brusquement lors de la mesure sur une valeur correspondant à un état propre d’une obser-vable, un souvenir, lors de sa remémoration, se cristallise temporairement dans une version particulière, plus ou moins probable, qui dépend des circonstances du rappel et de multiples indices contextuels. Plus précisément, l’équivalent du contexte expérimental de la mesure en physique serait donné ici par le réseau complexe de connexions qu’un souvenir donné entretient avec d’autres souvenirs,