mais aussi avec les émotions, les perceptions et les pensées qui le colorent et le transforment à ce moment précis. Modulé par le contexte de rappel, le souvenir cristallise pour apparaître sous un profil particulier.

S’il y avait moyen d’exprimer mathématiquement une « fonction d’onde mné-sique », elle associerait à chaque variable un spectre de valeurs correspondant aux différents états propres du souvenir, avec leurs probabilités respectives. Il ne s’agit évidemment là que d’une analogie, puisque la différence fondamentale entre les probabilités quantiques et les probabilités mnésiques est que les pre-mières renvoient à une indétermination intrinsèque de la situation, tandis qu’en première approche les probabilités associées aux souvenirs pourraient bien n’être que l’expression d’une description incomplète des configurations neuronales sous-jacentes. Encore convient-il de préciser que cette limite posée à l’analogie ne vaut strictement que sous l’hypothèse d’une correspondance terme à terme entre les souvenirs distincts, individualisés, et leur contrepartie matérielle. Si l’on tient compte du fait que chaque composante sensorielle du souvenir mobilise en fait des réseaux distincts, et qu’inversement les mêmes réseaux peuvent entrer en jeu dans la conservation et le rappel d’une diversité de souvenirs, l’idée qu’à chaque souvenir correspondrait une configuration neuronale bien déterminée perd un peu de son évidence : elle subsiste surtout comme hypothèse heuristique. Le problème s’aggrave du fait que la nature psychique du souvenir, de son côté, devient de plus en plus évasive, de moins en moins assimilable à un état ponc-tuel aux contours déterminés, à mesure qu’on se détache du souvenir actualisé pour se rapprocher du fond nébuleux sur lequel il se détache. Le couplage entre le souvenir remémoré et les motifs d’activation neuronale distribués perd de sa pertinence lorsqu’on s’intéresse précisément à ce qui subsiste entre deux épisodes de remémoration.

On notera du reste que dans la conception connexionniste, le contenu ponctuelle-ment réengendré ne survit pas à l’épisode de remémoration ; il se dissipe aussitôt sous la forme de traces distribuées dans une diversité d’aires cérébrales, traces qui sont moins des engrammes que des « poids » associés à des connexions synap-tiques, autrement dit à des probabilités d’activations futures. Une configuration particulière des poids de connexion correspond en pratique à une disposition à produire certains motifs d’activation en réponse à certains stimuli, sensoriels ou autres. La conservation ne renvoie pas à un encodage de traces discrètes, qu’on pourrait faire correspondre terme à terme à des contenus mnésiques bien définis, mais plutôt à une multiplicité de trames déposées à différents niveaux d’organi-sation du cerveau, suivant différents chemins ou réseaux de dispositions ou de probabilités d’activation superposés, selon un rapport non bijectif qui autorise en principe une pluralité de réalisations possibles (John Sutton & Gerard O’Brien, « Distributed traces and the causal theory of constructive memory », in Current Controversies in Philosophy of Memory, A. Sant’Anna et. al. (eds), London, Routledge, 2024, p. 88). Pour ne pas trop s’embarrasser des « traces », il reste au moins la possibilité de modéliser directement les souvenirs eux-mêmes, en associant des probabilités d’occurrence à certaines versions possibles du souvenir, ou encore à des motifs d’activation donnés, susceptibles de donner lieu au « rappel » de certains souvenirs. La production de l’image mnésique correspondante serait alors une sorte de « mesure » : elle reviendrait à tirer aléatoirement un des états possibles du souvenir, suivant la distribution de probabilités qui lui correspond, ou suivant la distribution de probabilités associée à la superposition des motifs d’activation neuronale associés.

Bien entendu, le terme de superposition doit être manié avec une grande pru-dence dans ce contexte macroscopique où il n’est de toute façon pas question de mobiliser directement des probabilités quantiques (ce que suggèrent par exemple Roger Penrose et Stuart Hameroff, en partant de l’hypothèse selon laquelle la conscience et la mémoire mettent en jeu des processus quantiques au niveau

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