des microtubules des neurones). Il faut néanmoins reconnaître que l’analogie demeure valable à un certain niveau de généralité. Elle revient à souligner, dans les deux cas, l’inséparabilité de l’observateur et de l’observé, de la mesure et du contexte expérimental, et aussi du même coup une indétermination fondamen-tale liée à la mesure. Sans entrer dans le détail complexe de cette affaire, convo-quons simplement le chat, celui de Schrödinger. On se souvient que dans un apologue célèbre, le physicien envisageait l’animal dans ses états « superposés », mais aussi « intriqué » avec tout le contexte expérimental dans lequel on l’avait installé, au risque du paradoxe. En réalité, il fallait l’envisager, non comme mort ou vivant (disjonctivement), ni comme mort-vivant (conjonctivement), malgré l’intérêt purement spéculatif de cette hypothèse, mais plus simplement comme n’étant ni l’un ni l’autre (double négation), ni mort ni vivant, et ceci jusqu’à preuve du contraire, avant qu’on ait ouvert la boîte pour s’assurer de sa bonne santé. En somme, le système quantique que le chat est censé représenter dans cette histoire n’a pas la substantialité qu’on lui attribue spontanément en en faisant le support permanent de propriétés, fussent-elles contradictoires ; il n’est pas un sujet stable susceptible de se trouver, à des degrés de probabilité variable, dans un état qu’on supposerait déterminé en lui-même avant toute observation ou mesure. Telle est à peu près la leçon que les philosophes les plus perspicaces, et sans doute déjà Schrödinger, avaient tiré de cette situation théorique bien emmêlée : en définitive, il convenait d’abandonner notre ontologie par défaut, une ontologie d’objets dotés de propriétés en bonne et due forme, pour parler plutôt de champs de potentia-lités ou de propensions dont l’équation d’onde décrirait l’évolution en termes de probabilités de détection. Peut-être serait-il d’ailleurs plus prudent de s’abstenir de toute ontologie, et de s’en tenir à ce que Schrödinger recommandait de voir dans la fonction d’onde : un « catalogue de prédictions » liées à des dispositifs expéri-mentaux d’un genre particulier (voir Michel Bitbol, L’Aveuglante proximité du réel, Paris, Champs-Flammarion, 1998). Dans tous les cas, la théorie quantique nous conduit à réviser sérieusement la grammaire réaliste de la prédication qui attribue en propre à des sujets certaines propriétés bien déterminées. Mais on rejoint par cette voie également la leçon fondamentale sans cesse répétée par le physicien :

« Nous ne devons pas admettre la possibilité d’une observation continue. Les observations doivent être considérées comme des événe-ments discrets, disjoints les uns des autres. Entre elles il y a des lacunes que nous ne pouvons combler. Il y a des cas où nous bouleverserions tout si nous admettions la possibilité d’une observation continue. C’est pourquoi j’ai dit qu’il vaut mieux ne pas regarder une particule comme une entité permanente, mais plutôt comme un événement instantané. Parfois ces événements forment des chaînes qui donnent l’illusion d’être des objets per-manents, mais cela n’arrive que dans des circonstances parti-culières et pendant une période de temps extrêmement courte dans chaque cas particulier. » (Physique quantique et représentation du monde, op. cit., p. 46-47)

Malgré cette mise en garde, pour le philosophe doté d’un tempérament méta-physique, les phénomènes quantiques et leurs quasi-objets présentent l’occasion rêvée de donner libre cours à son imagination ontologique. Le nouveau statut des « objets » quantiques suggère de remplacer les substances et leurs états par des pro-cessus et des événements sans support : des sourires sans chat. Lewis Carroll s’invite donc à la table, bientôt rejoint par Julio Cortazar, Alfred Whitehead, et à nouveau Bergson. Ce dernier expliquait en effet que le changement réel, c’est-à-dire qua-litatif, irréductible au transport dans l’espace, est seul véritablement substantiel – plus substantiel en tout cas que le « quelque chose » qui est supposé changer en passant par des états successifs. La nervure de tout devenir, disait-il, ce qui lui donne sa tenue, sa consistance, c’est justement la mémoire ; mais une mémoire intérieure au changement, qui n’est autre que la continuation et la conservation

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