du passé dans le présent. En suivant un autre fil métaphysique, on serait tenté d’identifier le chat lui-même à un faisceau de sourires, mais aussi de miaulements, de ronronnements et autres dos ronds, formant un bouquet de « tropes » ou de « particuliers abstraits », détachés de tout support. Quelle que soit la solution adop-tée, la question, en définitive, est toujours celle de savoir si nous sommes capables d’appréhender le sourire de manière purement adjectivale ou adverbiale, plutôt qu’attributive. Pour revenir au pays des merveilles, il faudrait oublier le chat et dire simplement qu’« il sourit », comme on dirait « il pleut » : là-haut dans l’arbre, il y a du sourire, et peut être alors du chat… De la même manière, dans la boîte noire de l’expérience à double fente où les particules semblent se comporter comme des ondes, il vaudrait mieux dire qu’il y a de l’interférence, et plus généralement de l’ondulatoire, qui confère un halo d’indétermination aux mesures effectuées par un observateur, mais sans se prononcer sur la nature intrinsèque du phénomène, qui en vérité n’est pas plus onde que particule.

La nature du souvenir pose un problème du même genre. Nous le fixons en le rap-pelant, avec plus ou moins de netteté et de détail, et ce faisant nous lui donnons un profil nouveau. Réduction du paquet d’ondes mnésiques… En réalité, comme s’accordent à le dire psychologues et neuroscientifiques, nous le reconstruisons de fond en comble, et du même coup nous contribuons à sa « reconsolidation », quitte à l’appauvrir ou à le faire décanter en une épure que prendront en charge les modules de la mémoire sémantique. C’est comme si un même souvenir se constituait à mesure qu’il se projetait en une multiplicité de versions distinctes de lui-même. Mais encore une fois, qu’est-ce qui fait son individualité ? On l’a suggéré plus haut, ce qui manque dans la description connexionniste habituelle, c’est justement l’unité d’allure du souvenir, sa physionomie ou son profil temporel, qui lui permettent de s’insérer dans la continuité de la vie psychique sans perdre entièrement sa singularité. Avant d’être récupéré comme image, ou délayé comme idée, le souvenir est d’abord ce qui se conserve dans la séquence elle-même, au moment où elle a lieu : c’est le principe temporel d’individuation d’une portion d’expérience, pour autant qu’on la vit en effet en durée. Il y a une mémoire inté-rieure au changement qui l’extrait de la ponctualité évanescente des moments, qui lui confère une tenue et aussi une forme de surexistence dont témoigne sa seconde vie comme souvenir. C’est ce qui faisait dire à Bergson que le souvenir ne se constitue pas après coup, une fois passée la perception, mais en même temps qu’elle : contemporanéité du souvenir et de la perception dont témoigne l’anomalie fascinante du « déjà-vu », ce « souvenir du présent » (Henri Bergson, Le Souvenir du présent et la fausse reconnaissance, Paris, Puf, 2012). Le principe de conservation ou de continuation du passé dans le présent explique que ce qui se fait ne passe pas, justement parce qu’il n’est pas formé au présent, d’instant en instant, mais continûment, dans un flux de durée qui ne s’interrompt jamais. Seul le présent passe ; le passé ne passe pas, il n’est pas passé. Emporté par ces formules sidérantes, Bergson n’est pas loin de liquider tout simplement le problème : à la limite, il n’y a pas à se demander où se conserve le souvenir. Certainement pas, selon lui, dans le cerveau. Si le cerveau est requis, c’est seulement comme un ins-trument de rappel, c’est-à-dire de filtrage, de sélection et de fixation du souvenir en image. Quant au passé, il se conserve en soi, automatiquement ! Mais, au risque de nous répéter : comment se conserve une unité d’allure ? Comment la durée vécue, qui porte en elle-même son principe de conservation, est-elle conservée par la mémoire sous la forme de souvenirs individualisés, plutôt que comme le continuum hétérogène qu’elle est par ailleurs ? Sur quelle base l’expérience se monnaie-t-elle en moments mémorables ?

En réalité, cette question est insoluble si on persiste à la formuler sur un seul plan de réalité. La proposition de Bergson à cet égard consiste à distinguer ferme-ment la nature virtuelle du souvenir en soi, qu’il appelle le « souvenir pur », et ses actualisations multiples sous forme d’images présentées à la conscience. Entre ces deux plans de l’actuel et du virtuel, le souvenir prend la forme d’un « schéma

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