dynamique » qui déploie le souvenir sur des plans d’organisation différenciés de la conscience, correspondant à des degrés divers de profondeur et d’intensité. Le souvenir s’extrait d’une matière mnésique labile et flottante, que Bergson décrit comme une « nébulosité », un champ pré-individuel qui est le milieu même du passé :

« S’agit-il de retrouver un souvenir, d’évoquer une période de notre histoire ? Nous avons conscience d’un acte sui generis par lequel nous nous détachons du présent pour nous replacer d’abord dans le passé en général, puis dans une certaine région du passé : travail de tâtonnement, analogue à la mise au point d’un appareil photographique. Mais notre souvenir reste encore à l’état virtuel ; nous nous disposons simplement ainsi à le recevoir en adoptant l’attitude appropriée. Peu à peu il apparaît comme une nébulosité en voie d’expansion ; de virtuel il passe à l’état actuel ; et à mesure que ses contours se dessinent et que sa surface se colore, il tend à imiter la perception. Mais il demeure attaché au passé par ses racines profondes, et si, une fois réalisé, il ne se ressentait pas de sa virtualité originelle, s’il n’était pas, en même temps qu’un état présent, quelque chose qui tranche sur le pré-sent, nous ne le reconnaîtrions jamais pour un souvenir. » (Matière et mémoire, op. cit., p. 148)

La « nébulosité » n’assimile pas le souvenir pur à un objet indéterminé, ou surdé-terminé au sens où peut le laisser entendre la « superposition » des états quantiques avant l’acte de mesure. Elle le replonge plutôt dans le milieu même du passé, en dehors de toute détermination actuelle. C’est vers ce milieu que nous nous tour-nons spontanément à chaque fois que nous faisons l’effort de nous remémorer. C’est bien un milieu, et non un substrat, ou un support : la nébulosité ne constitue en aucun cas le support des images actualisées, ravivées dans la conscience par le mécanisme du rappel. Elle désigne simplement la modalité du souvenir avant son actualisation. Il n’est donc pas question de remonter au souvenir pur comme à un original qui servirait de patron ou de prototype au souvenir actualisé en image. Et ceci explique au passage qu’on ne puisse aisément faire remonter le souvenir, suivant un enchaînement causal continu, à l’événement-source qui l’a suscité dans le passé. La difficulté que rencontrent aujourd’hui les théories causales du souvenir trouve ici son vrai fondement.

Attardons-nous un instant sur le mécanisme du rappel volontaire :

« Quand nous laissons notre mémoire errer au hasard, sans effort, les images succèdent aux images, toutes situées sur un même plan de conscience. Au contraire, dès que nous faisons effort pour nous souvenir, il semble que nous nous ramassions à un étage supé-rieur pour descendre ensuite progressivement vers les images à évoquer. » (Henri Bergson, « L’effort intellectuel », in L’Énergie spi-rituelle [1919], Paris, Puf, 2009, p. 166)

La description met en scène le souvenir émergeant d’un fond nébuleux. C’est d’abord une présence sourde, une sorte d’appel. S’il prend finalement corps, c’est au prix d’une série de décrochages plus ou moins abrupts qui le branchent sur diverses séries associatives (souvenirs connexes, résonances sémantiques, échos sensoriels), suivant différents plans d’organisation de la conscience. Il y a cer-tainement là quelque chose de stochastique, sinon de quantique : c’est un train d’images discontinues qui cristallisent tour à tour, qui se font et se défont brus-quement comme autant de vues kaléidoscopiques, avant de livrer d’un coup le souvenir manquant – en l’occurrence, un nom propre que le philosophe avait, comme on dit, sur le bout de la langue. L’exemple est aussi l’occasion de vérifier

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