comment on peut la reconstruire, et d’autres questions philosophiques que les scientifiques peuvent se poser dans leurs recherches.

J’ai l’impression qu’au début, on a eu beaucoup de discussions théoriques au croi-sement de ces différentes notions. Peut-être que je suis un peu biaisée, mais je trouve que ces discussions étaient quasi-philosophiques, au sens où, comme tu l’as dit Shelly, on a eu une véritable discussion sur ce qu’on entend par « expérience », et on a aussi cherché à clarifier d’autres termes. Par exemple, qu’est-ce qu’une intrication ? Comment peut-elle être liée à la notion d’expérience ? Qu’est-ce que la mémoire ? On a dû affiner chacun des concepts qu’on utilise pour arriver à un point de vue commun.

Aurore Young : Je pense qu’il y a eu aussi une autre méthodologie qu’on n’a pas choisie mais qui s’est imposée à nous, c’est qu’on a dû parler à beaucoup de per-sonnes différentes. On a dû parler aux scientifiques, ainsi qu’à ceux qui travaillent dans les instituts scientifiques et qui font de la vulgarisation. On a aussi dû parler à un producteur de films et à des gens dans la finance. Avec toutes ces différentes personnes impliquées d’une manière ou d’une autre dans le projet, il nous a fallu trouver des façons de parler qui puissent les toucher toutes. Et on s’est rendu compte qu’on ne pouvait pas utiliser le même type de discours pour toutes. On l’a donc adapté en fonction de ceux à qui on parlait.

Céline Boisserie-Lacroix : Je pense aussi à un autre concept clé dans notre démarche, pour lequel nous avions initialement des points de vue distincts Aurore et moi : la notion d’enchevêtrement, qui est au cœur de la réflexion de la phi-losophe Karen Barad. J’avais abordé ce terme dans la continuité de sa pensée, c’est-à-dire un enchevêtrement entre l’objet observé (la particule), l’observateur (le scientifique), et aussi le dispositif de mesure.

Notre approche a été de tester différentes idées. Parfois, avec Aurore on trouvait qu’elles étaient super intéressantes d’un point de vue conceptuel, mais Caroline nous répondait : « Où est l’art dans tout ça ? ». C’était comme une petite lutte de pouvoir entre nos disciplines.

Caroline Delétoille : Oui, parfois c’était un peu flou dans ma tête. Alors je leur disais : « D’accord, donc c’est cette chose, ce concept, qu’on essaie de faire. Mais alors, où se situe la peinture dans tout ça ? ». Dans le même temps, je voulais que nous restions ancrées dans le laboratoire, et proches de la recherche. Qu’on parle vraiment de ce qui s’y passe.

Mais aussi, je pense que parmi les choses qui ont compté – je ne suis pas sûre que ce soit propre à notre collaboration – c’est que nous avons toutes les trois un parcours scientifique. Nous avons toutes commencé par faire des maths, peut-être que ça nous a aidées à mieux nous comprendre, d’une certaine manière.

Shelly Rosenblum : Dans la vulgarisation de la physique quantique, on retrouve souvent que les observations et les expériences ont un effet réel sur les résul-tats de ces expériences. C’est parfois interprété comme suggérant qu’il n’y a pas de « monde tout fait » là dehors, que les faits sont façonnés par notre observa-tion. Il me semble qu’il y a quelque chose d’analogue pour les faits des émotions humaines, qui sont aussi façonnées par nos interactions. Nous ne pensons pas, par exemple, que les émotions doivent être expliquées sur une base strictement individuelle, mais plutôt, à une échelle sociale plus large. Et du côté de la pra-tique artistique, la relation avec le public occupe souvent une place centrale pour l’artiste ou l’interprète. Que pensez-vous de cette question si vaste, et un peu déroutante ?

Céline Boisserie-Lacroix : Merci beaucoup. Tu as raison, cet effet de l’observation est vraiment au cœur de la façon dont la physique quantique a été théorisée. Du point de vue du physicien, cela signifie que l’observateur a un effet sur ce qu’il observe ; c’est l’interprétation classique de la physique quantique. D’un point de

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