Si on reprend cette distinction, on peut alors se demander : puisque nous avons ces deux types de propriétés bien distinctes, que peut-on dire des propriétés des objets quantiques ?
Aurore Young : Mais comment cela remet-il en question la notion de réalité ? Parce qu’on parle de certaines propriétés de certains objets, et ce sont des objets au niveau microscopique. Dans notre monde où on appelle beaucoup de choses « classiques », la science peut prédire exactement ce qui va se passer. Et donc, pourquoi parle-t-on de réalité ? Parce qu’on sait que ces objets existent. On ne sait juste pas la réalité de certaines de leurs propriétés.
Céline Boisserie-Lacroix : C’est cette question des propriétés des choses qui constituent notre monde.
Aurore Young : Oui, d’accord.
Caroline Delétoille : On parlait justement avec un chercheur à Paris et il nous disait qu’il y avait une cinquantaine d’articles par jour sur ces questions soule-vées par la physique quantique et les physiciens. Cela crée toujours, au sein de la recherche, une petite discussion animée comme celle-ci.
Aurore Young : Oui, il y a beaucoup d’interprétations sur ce qui se cache exacte-ment derrière la réalité de certaines propriétés de certains objets. Donc oui, cela soulève beaucoup de débats, mais je pense que c’est surtout une question d’in-terprétation. Mais peut-être que c’est justement sur ça que porte la philosophie, et la philosophie quantique en particulier.
Céline Boisserie-Lacroix : Pour faire très simple, une partie de notre connais-sance du monde est très basique, acquise directement par l’expérience. On voit le monde, et puis on en tire des connaissances. Et puis il y a une autre manière d’ac-quérir des connaissances, plus rationnelle : par le raisonnement, par la réflexion, etc. Les connaissances qu’on acquiert en physique quantique sont-elles de nature différente de celles qu’on acquiert en physique classique, où ces deux manières d’acquérir de la connaissance concordent ?
Aurore Young : Oui, dans une perspective plus large, parce qu’on peut observer des phénomènes qui n’apparaissent pas dans le monde macroscopique (le monde classique). Du point de vue de la connaissance, on sait qu’on élargit notre vision, parce qu’on observe davantage de phénomènes. On peut reconstruire un objet mathématique qui n’a pas de pertinence pour la physique classique, mais qui en a pour la physique quantique. Mais pour moi, cela reste toujours la réalité.
Caroline Delétoille : Mais, par exemple, j’ai discuté avec un physicien émérite, et il m’expliquait un phénomène quantique sur lequel il travaille. Je lui ai dit : « On dirait de la magie, parce que cela ressemble vraiment à quelque chose que je n’aurais jamais imaginé dans ma tête. » Et il m’a répondu : « Non, c’est de la physique quantique. Il faut simplement que vous admettiez que c’est ainsi, et ne pas vous dire que c’est de la magie. C’est la vraie vie ! Une fois que vous arrêterez de chercher à l’expliquer rationnellement, contentez-vous de suivre l’équation, de faire la mesure, et vous avancerez. »
Aurore Young : Quelque chose est magique tant qu’on ne le comprend pas. Peut-être qu’il y a des choses que nous ne serons jamais capables de comprendre, parce que nous sommes construits d’une manière qui ne nous permet pas d’ac-céder à ce type de connaissance. Donc peut-être que certaines choses resteront toujours magiques. Mais quand ce physicien a dit qu’il fallait abandonner une certaine rationalité, peut-être voulait-il dire qu’il fallait abandonner l’espoir de