moment de son travail, il a retiré les images et n’a gardé que les mots, comme si les mots eux-mêmes transmettaient de grandes émotions, d’une autre manière. Peut-être que les émotions peuvent être transmises par des images avec lesquelles on s’identifie. Céline, tu pourras nous en dire plus.
Céline Boisserie-Lacroix : Très tôt dans le projet pour l’exposition, on voulait transmettre quelque chose de ce regard que la physique quantique nous pousse à porter sur le monde, sa singularité. Peux-tu développer le parallèle avec les souvenirs, comment cela se rapporte à ton travail ?
Caroline Delétoille : Quand nous avons réfléchi à la manière dont ce principe de l’observation quantique pourrait être traduit pour parler aux gens, la mémoire est un sujet qui est naturellement venu sur la table, car c’est l’un de mes principaux domaines de recherche. Or la mémoire est subjective, les souvenirs changent légèrement à chaque fois qu’on y pense. À chaque fois qu’on pense à un même souvenir, on l’affine et on reconstruit progressivement une image plus claire de ce qui s’est passé ce jour-là, à ce moment précis.
Cela nous a amenées à proposer dans cette exposition une scène archétypale, une mémoire anonyme partagée. Les visiteurs pourraient ainsi vivre une expérience qui résonnerait intimement en eux, les mettant en mouvement, un peu comme au cinéma. Cela fonctionnerait comme un parallèle avec le processus suivi par les physiciens quantiques pendant leurs mesures et leurs observations.
Pour cela, nous avons collaboré avec le Musée Niépce de la photographie. Nous avons discuté avec eux des archives qu’ils possédaient, des scènes qui pourraient être intéressantes. Nous avons parcouru de nombreuses images jusqu’à trouver cette captation d’un déjeuner familial qui dégageait une sorte d’étrangeté. J’aime l’étrangeté, car elle suscite une interaction, une réaction. Lorsqu’une image est étrange, on se demande : « Quoi ? Qu’est-ce qu’il se passe ? ». Cette interrogation crée une relation à l’image.
Aurore Young : On aime l’étrangeté. Sinon, on ne s’y intéresserait pas autant.
Céline Boisserie-Lacroix : C’est un peu comme l’expression de Freud, l’« inquié-tante étrangeté ». Et des objets du quotidien, d’ordinaire très communs, peuvent parfois nous apparaître étranges, voire inquiétants.
Caroline Delétoille : Oui, je pense que l’étrangeté crée un petit décalage, à un moment donné. Donc au final, on a choisi cette scène familiale. On ne comprenait pas tout à fait ce qui s’y passait…
Puis le Musée Niépce est venu avec l’idée d’une archive de Peter Knapp, un photo-graphe suisse qui a réalisé toute une série avec des nuages, et j’ai aimé ça. Ensuite, pour le public, on voulait aussi jouer sur cette sensation, cette sensibilité. Disons que tu es dans un espace qui brouille tes repères. Tu avances, puis soudain tu as une vision, tu te souviens de cette scène. Tu traverses un nuage, tu ne sais plus où tu es. Puis vient la perception du son. On voulait vraiment explorer ce que pourrait être un son quantique, une atmosphère sonore.
En travaillant sur cette analogie, pour la rendre sensible, sensorielle, on a eu de plus en plus de discussions, on s’est de plus en plus immergées dans le laboratoire. Et on s’est rendu compte que le laboratoire était un peu comme un atelier d’artiste.
Petit à petit, l’idée d’un autre espace s’est naturellement imposée. On voulait que les visiteurs passent d’un monde à un autre : du monde des atomes au monde du laboratoire. Tu entres dans l’arrière-salle, tu ouvres une porte… qu’est-ce qui se passe ? J’aime cette zone floue entre l’atelier d’artiste et le labo scientifique. Les scientifiques, ce sont aussi des artisans, d’une certaine manière. Et il y a une vraie similitude dans les processus de recherche. Il y a une esthétique du mystère et de l’inconnu qui se dégage.
Finalement, cela fera aussi partie de l’exposition. Et on va travailler avec un réali-sateur pour créer un film qui rassemblera tous ces mondes. Le monde des atomes