revanche, lors d’une mesure, l’évolution de l’état, qui correspond à une projec-tion, ne conserve généralement pas la norme du vecteur (voir la figure (1)). Cela constitue une rupture avec l’évolution unitaire, impliquant que la mesure induit une transformation qui ne respecte pas la conservation de la probabilité totale28.
Résumons :
2) En mécanique quantique, l’évolution temporelle d’un système est déterministe et unitaire en l’absence de mesure, tandis qu’elle devient non-déterministe et non-unitaire en présence d’une mesure.
Vis-à-vis de la difficulté29 2), mentionnée ci-dessus, une analyse comparative de la mesure dans les cas classique et quantique s’avère éclairante. En effet, en physique classique, la mesure n’a pas un rôle fondamental. Cela s’explique par le fait que les deux systèmes – l’appareil de mesure et le système mesuré – sont de même nature, une nature que l’on peut qualifier de manière simplifiée de macrosco-pique, bien que la distinction classique/quantique ne coïncide pas toujours avec celle macroscopique/microscopique. Cette situation implique que, même si la mesure nécessite une interaction entre les deux systèmes, celle-ci peut toujours être consi-dérée comme non invasive par rapport au système étudié, n’affectant que façon négligeable le résultat obtenu30. Autrement dit, la mesure se contente de révéler une propriété préexistante du système sans la modifier de façon significative.
Il en va tout autrement dans le contexte de la mesure d’un système quantique. En effet, dans ce cas, l’appareil de mesure, qui relève toujours d’une conception classique, tant en termes de sa constitution matérielle que de la nature des gran-deurs mesurées, entre en interaction avec un système, quant à lui, quantique. Ce dernier, comme l’indique (1), est décrit, en général, par une superposition d’états correspondant à des valeurs différentes de la grandeur physique mesurée. Or, l’ap-pareil de mesure classique ne peut, en revanche, par sa définition même, aboutir qu’à la sélection d’une seule valeur pour cette grandeur. On peut donc affirmer que, en général, la mesure d’une quantité physique quantique ne se limite pas à simplement révéler une propriété préexistante du système, comme c’est le cas en physique classique31. Il est donc naturel de penser que quelque chose de fonda-mental se joue lors de la confrontation de deux catégories physiques radicalement différentes, à savoir l’appareil de mesure classique et le système quantique.
La discussion qui précède repose néanmoins sur un double implicite. Le premier, qui se traduit par le glissement sémantique courant que j’ai mentionné plus tôt32 33, consiste à supposer que le vecteur d’état décrit un système unique, et non un ensemble de systèmes. C’est cette hypothèse qui permet d’interpréter une super-position d’états, comme dans l’expression (1), comme une propriété intrinsèque d’un système particulier, et non comme une propriété statistique d’un ensemble de tels systèmes34.
Le second implicite réside dans le fait de considérer le vecteur d’état comme une propriété intrinsèque, ontologique d’un système physique. Or, dans ce que l’on appelle traditionnellement l’Interprétation de Copenhague formulée par Bohr, Heisenberg, Born et d’autres, ce n’est absolument pas le cas ; le vecteur d’état est, au contraire, considéré comme une quantité extrinsèque et épistémique, c’est-à-dire qui ne porte ni sur le système physique en tant que tel, ni sur ses propriétés, mais uniquement sur l’état de nos connaissances à propos de ce système. Bohr est très clair – et très radical – à ce sujet : « Il n’y a pas de monde quantique. Il n’y a qu’une description abstraite de la physique quantique. C’est une erreur de penser que la tâche de la physique est de découvrir comment est faite la nature. La phy-sique concerne ce que nous pouvons dire de la nature ». Dans une telle position, généralement qualifiée de « positiviste », le passage de l’évolution déterministe (4) à l’évolution non-déterministe (6) n’a rien de fondamental ni de dramatique, car