il s’agit simplement d’acter le passage d’un état cognitif, où coexistent plusieurs possibilités – symbolisées par la somme sur les états {| an⟩} – à un autre état cogni-tif – symbolisé par l’état |ak⟩.

Cette opposition entre deux points de vue radicalement différents – l’un, de nature ontologique, défendant l’existence d’une réalité objective pour les systèmes quantiques, et ne considérant l’appareil de mesure que comme un simple instru-ment d’investigation de leurs propriétés, l’autre, de nature épistémique insistant sur une physique réduite à l’organisation des connaissances que nous pouvons tirer de ces expériences – constitue le cœur des débats portant sur l’interprétation de la mécanique quantique.

La mécanique quantique : une théorie incomplète ?

Pour les partisans d’une vision réaliste de la physique, tels qu’Einstein et Bell, celle-ci ne saurait se limiter à une simple description, qui plus est, probabiliste, de ce que nous pouvons savoir sur le monde. Selon eux, il doit exister une réalité objective, indépendante de l’observation et de l’observateur, à l’origine des phé-nomènes quantiques. La possibilité d’une mécanique quantique plus objective repose sur le fait que, comme nous l’avons souligné, cette théorie se contente de fournir des prédictions probabilistes, testables uniquement sur un ensemble statistique de systèmes, tout en restant muette quant aux propriétés d’un système individuel. Einstein, ainsi que d’autres, émet donc l’hypothèse que la mécanique quantique, sous sa forme actuelle, est une théorie incomplète. Cela signifie qu’il doit exister un niveau plus fondamental, où un système est caractérisé par des propriétés objectives, représentées par des variables dites « cachées ». Dans cette hypothèse, le recours au formalisme probabiliste n’est qu’une solution provi-soire, en attente de voir émerger un niveau de compréhension plus profond. On peut établir ici un parallèle éclairant entre la mécanique quantique et la thermodynamique : cette dernière discipline est formulée en termes de variables macroscopiques, telles que pression, température, volume, etc., qui subissent des fluctuations. La mécanique statistique, quant à elle, fournit une description plus précise en termes d’états microscopiques dans lesquels les positions et les vitesses des particules sont bien définies. Les fluctuations thermodynamiques y sont expliquées par les moyennes sur ces états microscopiques, accompagnées de leurs dispersions. Dans ce cadre, les états microscopiques jouent le rôle des variables cachées.

De manière similaire, la mécanique quantique actuelle pourrait être vue, au même titre que la thermodynamique, comme une version « approximative » de la théorie, en attente d’une formulation plus exhaustive, plus fondamentale, qui, pour le moment, demeure inconnue. Aussi, dans ce cadre, les inégalités de Heisenberg pourraient prendre le sens de relations d’incertitudes, puisqu’un sys-tème quantique pourrait bel et bien être caractérisé par une paire d’observables (x, p) bien définie. Cependant, un ensemble de tels systèmes, bien que préparés de manière identique, présenterait – pour une raison encore inconnue – des dispersions statistiques pour ces grandeurs, formalisées, justement, par les rela-tions d’incertitudes de Heisenberg. Bien entendu, cette théorie devra expliquer les phénomènes spécifiquement quantiques, ce qui exclut que les systèmes de cette nature possèdent exactement le même type de propriétés objectives que dans le cadre de la théorie newtonienne.

Deux arguments vont permettre de mettre en lumière les insuffisances présumées de la formulation actuelle de la théorie.

67