dénommé – via un jeu de mots un peu discutable – « typoglycémie » fusion de « typographie » et de « hypoglycémie72 ».

⋆ Considérons un dernier effet, également très important au sein des sciences cognitives, celui de la dissonance cognitive. Ce concept désigne une situation dans laquelle le comportement d’un individu entre en conflit avec ses croyances, convictions ou valeurs profondes. Face à cette tension psychologique, l’individu tente, souvent de manière inconsciente, de réduire la contradiction en modi-fiant soit son comportement (ce qui est rare), soit ses croyances, même si cette modification peut parfois être superficielle, voire désinvolte. À titre d’exemple, on peut citer le cas de pratiques proscrites ou nuisibles à la santé, que l’on justifie par des principes tels que le fameux Carpe diem, souvent invoqué pour légitimer un comportement irrationnel ou risqué. De même, certains comportements généra-lement jugés socialement, ou même légalement, inappropriés sont légitimés par leur caractère largement répandu – tout le monde le fait – ou leur antériorité – ça s’est toujours fait – ce qui peut être simplement qualifié de mauvaise foi ! Mais, comme on va le voir, cet effet opère dans un contexte moins trivial.

Des biais culturels. Tous ces biais ou effets, qu’ils soient physiologiques, perceptifs ou cognitifs, montrent que le cerveau humain est loin d’appréhender la réalité de manière objective. Ses modalités sensorielles et ses croyances profondes, toutes deux façonnées par une évolution s’étendant sur plus de trois cent mille ans73, sont inévitablement entachées d’une forme de subjectivité.

À ce stade, on pourrait soutenir que la science, en tant que construction, certes humaine mais collective, tend vers l’objectivité. En effet, la vocation de la science consiste précisément à dépasser les perceptions, les croyances, ainsi que les convictions personnelles et subjectives du monde. Ce dépassement repose sur un processus rigoureux d’élaboration des savoirs : il inclut l’expérimentation, l’analyse des résultats, la production et la formalisation d’hypothèses, puis l’édi-fication d’une théorie, le recours au principe de réfutabilité pour la tester et la valider – ou l’invalider –, ainsi que l’exercice permanent d’un regard critique. Enfin, la diffusion de ces savoirs joue un rôle central. Ce processus ne vise pas à atteindre une objectivité totale, qui resterait largement utopique, mais à établir ce que l’on appelle un consensus intersubjectif, c’est-à-dire un accord partagé sur des faits, des principes, des théories, considérés comme justes par une communauté scientifique. Les connaissances qui en découlent permettent alors non seulement d’identifier les biais cognitifs, mais aussi de les contrôler ou même, dans certains cas, de s’en abstraire partiellement grâce à des contre-mesures, processus souvent désigné, dans ce contexte, sous le terme de « débiaisement ».

Mais la science, même dans sa force collective, peut-elle réellement contourner les biais de perception humaine, les illusions et les impressions subjectives ? On avance que, bien au-delà de la subjectivité individuelle, il existe également, de manière plus insidieuse, une subjectivité collective, y compris dans le domaine scientifique. Cette subjectivité repose, elle aussi, sur des biais culturels profonds et reste largement tributaire de notre expérience sensible.

Considérons ainsi les mathématiques, souvent perçues comme la science la plus abstraite, à laquelle on attribue la capacité de produire un corpus de connaissances existant indépendamment de l’esprit humain. Même si l’on accepte volontiers cette idée, il n’en reste pas moins que l’ordre dans lequel les mathématiques sont découvertes74 dépend non seulement de l’histoire de l’humanité, mais aussi de la nature profonde de l’homme et de son environnement75. Pour citer un argu-ment emprunté à Carlo Rovelli76 : si nous étions des habitants de Jupiter, une planète gazeuse, il est probable que nous n’aurions pas découvert de prime abord les nombres entiers ni l’arithmétique, qui sont pertinents dans un monde com-posé d’entités dénombrables. À la place, nous77 aurions sans doute développé une

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