connaissance objective supposent de tenir compte de l’ensemble formé par l’ob-servateur (le scientifique), l’objet observé (la particule) et le dispositif de mesure.
Plus récemment, la physicienne et philosophe Karen Barad a développé une « ontologie relationnelle » à partir de sa pensée, en incorporant des apports de la théorie critique4,5. En un mot, il ne fait pas sens de s’intéresser aux propriétés des objets en tant que tels, seules importent les relations qui lient ces « objets » entre eux. Par extension, les distinctions classiques entre observateur et observé, sujet et objet, théorie scientifique et monde décrit, n’ont plus cours. Alors qu’elle propose qu’il n’y aurait pas de réalité objective, indépendamment de tout point de vue, sa thèse, aussi radicale qu’elle soit, interroge.
Si les choses du monde n’ont pas de réalité en elles-mêmes et si ce que nous appelons réalité n’est que relations, cette approche foncièrement contre-intuitive pourrait-elle inspirer, si ce n’est devenir, la matière d’une démarche artistique ? Quelle forme sensible serait-il possible de lui donner ? Tels ont été les premiers questionnements qui ont enclenché la démarche de recherche-création que nous avons menée avec l’artiste Caroline Delétoille et la physicienne Aurore Young.
Artistes et scientifiques en dialogue
Au début du siècle dernier, la possibilité d’un dialogue approfondi entre les arts et les sciences semblait impossible tant les deux mondes s’étaient éloignés l’un de l’autre, au xixe tout particulièrement. « Deux cultures6 » s’étaient formées, à la portée et aux langages distincts7. Comme Bohr l’a indiqué avec justesse dans un essai philosophique portant sur l’unité de la connaissance, la science « consiste en des efforts systématiques pour augmenter notre expérience et développer les concepts appropriés à sa mise en œuvre », quand l’art rassemble « des efforts plus individuels, plus fondés sur la sensibilité, pour éveiller des sentiments qui évoquent la totalité de notre situation8 ».
Pourtant, le xxe siècle a aussi été celui où, précisément, les rencontres entre artistes et scientifiques se sont développées. L’arrivée de la physique quantique et de la théorie de la relativité ont ouvert une brèche telle qu’elles ont trouvé un écho auprès des avant-gardes artistiques, au rang desquelles les surréalistes. Cet intérêt s’est amplifié après la Seconde Guerre Mondiale avec l’émergence d’initiatives collaboratives réunissant des scientifiques, des ingénieurs et des artistes, telles que l’organisation E.A.T. (Experiments in Arts and Technology) ainsi que le CAVS (Center for Advanced Visual Studies) au MIT.
Ces rapprochements se sont accélérés au tournant des années 1980 avec l’arrivée de l’art numérique et du bio-art, reposant sur les avancées des technosciences. Une « troisième culture9 » s’est fait jour, hybride d’art, de science et de technologie, qui n’a eu de cesse de s’amplifier et s’est progressivement institutionnalisée10. Cette troisième culture a permis un enrichissement mutuel des mondes artistiques et scientifiques.
Que pouvaient bien chercher les artistes en participant à de tels programmes ? Une première motivation, assez évidente, réside dans la nature même de leurs pratiques. Pratiques d’avant-garde, elles se caractérisent par un désir d’expéri-mentation tous azimuts. De fait, l’exploration de frontières à la lisière du monde de l’art, dont des incursions dans l’univers scientifique, s’est avérée un terrain de création relativement naturel. Une seconde motivation pourrait se trouver à un niveau plus fin, en examinant les intentions exprimées par les artistes. Pour beau-coup, la rencontre avec des scientifiques procède de questionnements communs portant sur la compréhension du monde, l’élucidation des mécanismes invisibles qui le sous-tendent.