d’informations79, leurs jugements « logiques » et « rationnels » sont fréquemment court-circuités par des processus mentaux inconscients : les biais cognitifs.
Les sciences, et plus généralement les savoirs collectifs produits dans nos sociétés, tentent d’affranchir les êtres humains de ces biais cognitifs. Cependant, il faut gar-der à l’esprit que les outils conceptuels à l’origine de ces savoirs ont été façonnés par l’histoire collective des humains, et par leurs cultures propres. Or, il faut aussi réaliser que la dichotomie nature/culture est très largement artificielle. Certes, la culture est, en grande partie, une façon de dépasser, voire de transcender la nature ; mais elle en est aussi, et ce, dans une large mesure, l’émanation : la plu-part des institutions, structures, normes, valeurs, interdits sociaux (ne) sont (que) des moyens de contrôler, de canaliser, bref, de donner une forme « civilisée » aux instincts primaires des êtres humains. Ce projet est toutefois loin d’avoir abouti. Ainsi, il est souvent dit que la société est violente, patriarcale, inégalitaire, qu’elle entretient des rapports de domination, de coercition, voire d’oppression. Certes, elle l’est, pour des raisons qui lui sont propres, notamment en raison des normes et interdits qu’elle impose, générant frustration, insatisfaction et ressentiment. Toutefois, ces travers trouvent, aussi et surtout, leur origine dans la nature même de l’être humain, dans ce que l’on pourrait appeler sa condition animale, au sein de laquelle son comportement est avant tout guidé par le besoin de satisfaire ses instincts fondamentaux : la faim, la sécurité, la reproduction, la domination, etc. Il s’ensuit que nos outils d’analyse eux-mêmes, aussi sophistiqués soient-ils, sont imprégnés de notre connexion primaire, instinctive et sensorielle au monde qui nous entoure.
En conséquence, même lorsque nous faisons face à une situation éminemment complexe, comme l’analyse des phénomènes quantiques que nous tentons de formaliser, nous recourons aux notions primitives profondément enracinées en nous, que Bohr qualifiait de « classiques », bien que ces notions ne soient fonda-mentalement pas adaptées à la description de ces phénomènes. C’est assez pro-bablement ici que se trouve l’origine de la dissonance cognitive, qui se manifeste dans la confrontation entre le silence ontologique du formalisme de la mécanique quantique et notre quête de sens. L’idée d’Einstein, de Bell et d’autres, de compléter la mécanique quantique fut une tentative de la réduire. Mais, face à l’échec de cette idée, des « interprétations » diverses et variées, fondées sur des présupposés philo-sophiques ou idéologiques très forts, s’affrontent, chacune cherchant à combler, à sa manière, les lacunes et le silence de ce formalisme. Cette diversité témoigne de la richesse des points de vue et aussi de l’acharnement de l’être humain à remplir les vides laissés. On peut espérer que de nouveaux Einstein, Bell et Aspect sur-giront, pour transformer ces interprétations en expériences de pensée, puis de laboratoire, ouvrant ainsi la voie à la genèse d’une nouvelle ontologie capable de réconcilier notre quête d’explication avec la singularité des phénomènes quan-tiques. Mais on peut également penser que nous avons rencontré une forme de réalité non appréhendable par l’être humain.