Dans une autre perspective, les évolutions propres au monde scientifique peuvent apporter des éléments d’explication. Les sciences contemporaines sont en effet marquées par deux inflexions majeures par rapport aux sciences classiques : leur abstraction et leur technicisation. À travers les théories de l’infiniment grand (rela-tivité restreinte et générale) et de l’infiniment petit (physique quantique), une rupture épistémologique s’est opérée par rapport à la physique classique où la complexité, l’indéterminisme et l’incertitude ont pris une place considérable11.
Interroger le réel, les perceptions et les représentations ordinaires que nous en avons, sont des enjeux qui motivent nombre de démarches artistiques. Ce donné, subverti par la démarche artistique, peut être de différentes natures. Il peut avoir été apporté par nos sens et rendre compte de notre environnement ordinaire, tout comme il peut avoir été historiquement ou socialement construit. Aussi, les rencontres entre artistes et scientifiques, en créant des espaces propices au croi-sement des regards, apparaissent comme de formidables sources d’inspiration. En déplaçant nos représentations ordinaires vers des ordres de réalité infiniment petits, la physique quantique peut favoriser de tels décentrements.
Les fondements fantastiques de la réalité12
À échelle quantique, un certain nombre de phénomènes excentriques appa-raissent. Parmi les plus surprenants, le problème de la mesure, qui suggère un réel à jamais « voilé », pour reprendre l’expression du physicien et philosophe Bernard d’Espagnat13, la dualité onde-corpuscule, la superposition quantique (qu’une particule puisse se trouver dans différents états à la fois), l’intrication quantique (qu’il existe une corrélation entre deux particules, pourtant séparées par des kilomètres de distance, à condition qu’elles aient été initialement réunies), l’effet tunnel (phénomène de passe-muraille) ou encore, selon la manière dont la théorie est interprétée, l’existence de mondes multiples14.
Parce qu’elle porte sur des objets qui ne sont pas visualisables directement, dont les propriétés et les comportements sont fortement contre-intuitifs, la physique quantique se prête volontiers à des interprétations artistiques. Une pensée par l’image appelée de ses vœux par Bohr, lorsqu’il énonçait que « lorsqu’il s’agit des atomes, le langage ne peut être employé que comme il l’est dans la poésie : il ne s’agit plus de se préoccuper de décrire des faits, mais de créer des images et d’éta-blir des connexions mentales15 ». Cette pensée par l’image peut aussi se nourrir de philosophies autres, à l’instar des philosophies orientales16.
Mais alors, comment rendre compte d’objets infiniment petits, dont les représen-tations scientifiques ont elles-mêmes beaucoup évolué ? Il n’y a qu’à penser à nos images de l’atome, que l’on se représentait hier sous la forme d’une planète et de son satellite, modèle aujourd’hui abandonné au profit d’un nuage électronique. Ce dernier rend compte avec davantage de justesse de la probabilité de présence des électrons autour du noyau. La quantique suppose un monde aux contours flous, d’autant plus complexe à appréhender.
Le temps est loin où les physiciens étaient sommés de « se taire et de calcu-ler17 ». Le formalisme quantique soulève des questions d’interprétation toujours vivaces, qui ont trait par exemple à sa portée descriptive. Les formules mathé-matiques sur lesquelles repose la physique quantique décrivent-elles notre monde et si oui, quel monde décrivent-elles, au juste ? Ces questions d’ordre philosophique soulèvent des défis stimulants sur la nature de la réalité et de notre connaissance du monde18.
Des artistes peuvent-ils exprimer à leur tour cette sidération qui a été celle des fondateurs de la physique quantique, et qui nourrit de vives discussions