Didier SeminVivre dans sa tête
L’exposition que l’on tient généralement pour fondatrice de l’art de notre temps, Quand les attitudes deviennent forme, ouverte par Harald Szeemann à Berne en 1969 s’accompagnait d’un slogan : Live in your head, « vivez dans votre tête » — slogan qui, en réalité, pourrait fort bien être considéré comme le véritable titre de la manifestation, mais l’histoire en a décidé autrement.
« Live in your head »Quand les attitudes deviennent forme
Harald Szeeman, Berne, 1969
Dans ce cas, bien entendu, il s’agissait d’un appel à la toute-puissance de la mémoire et de l’imagination (certaines œuvres choisies par Szeemann, que l’on rangerait aujourd’hui dans la catégorie de l’art conceptuel, n’avaient d’existence
que virtuelle, dans l’esprit des spectateurs invités à se représenter, par exemple, une « zone de sensibilité immatérielle » d’Yves Klein, prêtée par l’artiste américain Edward Kienholz). Mais l’idée d’« habiter une tête » ou de « vivre dans une tête » est une fantasmagorie qui nous a tous tra-versé l’esprit et dont l’art, pas seulement moderne, s’est, à de nombreuses reprises, fait l’écho : la tête de la Liberté éclairant
le monde, érigée en 1886 par Bartholdi et Eiffel à l’entrée de New York, se visite (à tout le moins quand des menaces d’at-tentats ou des orages annoncés n’en limitent pas l’accès au public...). Dali a peint en 1934 un fascinant tableau, où
le visage de la pulpeuse actrice Mae West est vu comme un salon cossu. La version de l’œuvre en trois dimensions, réalisée à Figueras en 1974, ne tient peut-être pas les promesses d’étrangeté du tableau, mais Jean Tinguely a, en revanche, admirablement réussi dans la forêt de Fontainebleau une gigantesque tête habitable baptisée Le Cyclop, qui comprend de nombreuses anfractuosi-tés dont l’aménagement a été confié a des amis et complices (Eva Aeppli, Daniel Spoerri, ou Niki de Saint Phalle, auteure à Stockholm de la fameuse Hon, une femme-maison...), et qui est peut-être la plus stupéfiante « fabrique » architectu-rale moderne que l’on puisse découvrir aux environs de Paris — on pourrait mul-tiplier les exemples, plus ou moins heu-reux, de tentatives d’assouvissement du fantasme de la tête habitable, depuis le colosse des jardins de Bomarzo.
Dans les années 1970, la firme Prenatal utilisait l’image publicitaire d’un enfant