même fichues de sentir les parois qui les abritent, d’en vérifier le bon état, l’étanchéité, la régularité... On peut se boucher les oreilles ou le nez, fermer les yeux : rien ne nous donnera davantage à percevoir ce qu’est la privation d’un ou de plusieurs sens, que d’imaginer ce fait très simple (il peut être, lorsqu’on en prend conscience, générateur d’insom-nies) : notre cerveau ne peut qu’imaginer sa demeure, au dernier étage de notre corps — il ne la connaît pas de façon directe, et tout effort pour toucher du lobe, si l’on veut bien passer l’outrecui-dance de la métaphore, l’intérieur d’une tempe, sera irrémédiablement voué à l’échec. Nous n’avons pas la moindre idée d’à quoi pourrait ressembler l’ex-périence. Le titre d’un fameux article du philosophe Thomas Nagel, « What is it Like to Be a Bat? »1 : (« Ça ferait quoi d’être une chauve-souris », 1974) formulait, de façon humoristique — pour dédramatiser

1 Thomas Nagel «  What is it like to be a Bat ? », The Philosophical Review LXXXIII, 4 (October 1974), p. 435-50.

— et synthétique, l’obstacle qu’est pour nous la représentation d’une perception qui nous est étrangère : nous savons que la chauve-souris dispose d’un sens dont nous sommes privés, et que les scientifiques apparentent au radar (il permet à l’animal de détecter les obs-tacles dans l’obscurité). Mais l’effet que ça fait de vivre avec un sens supplé-mentaire, ou avec un sens dont nous aurions été privés à la naissance, nous l’ignorons à jamais ; que nous soyons en pleine possession de nos moyens, ou que la vie ou la maladie nous ait privés de telle ou telle perception, notre seule chance de parvenir à une approxima-tion de l’expérience interdite porte dans nos sociétés le nom d’art : c’est au fond toute l’affaire de cette discipline qui n’en est pas une, que de se mouvoir entre le sensible et l’intelligible, l’ob-jectif et le subjectif, et de nous donner à côtoyer l’inconnaissable — de « voir les yeux fermés », pour reprendre ou

grandissant, non dans le ventre de sa mère, mais bien dans la tête de cette dernière : si nous avons tous en effet, en règle générale neuf mois durant, vécu dans l’abri douillet d’un corps qui n’était pas le nôtre, notre arrogance d’êtres pensants, conscients de leur statut, nous fait probablement rêver qu’il ne se soit pas agi d’un abdomen et d’une matrice, mais plutôt de la noble forteresse d’une boîte crânienne. Et pourtant... S’il est une énigme particulièrement troublante de notre organisme, c’est bien celle de l’invalidité sensible de ce viscère, le cer-veau, qui est néanmoins la gare de triage de tous les messages — visuels, auditifs, olfactifs, gustatifs et tactiles — sans les-quels la pensée n’aurait aucune raison d’être (pas d’intelligible hors du sen-sible : c’était le projet de la Lettre sur les aveugles, à l’usage de ceux qui voyent, de Diderot, que de le démontrer). Les circonvolutions de la matière cérébrale, dont nous sommes si fiers, ne sont pas