jeu, il s’agit d’aller au maximum de ce que les règles permettent. Mais les artefacts du Codex Bevern ne fonctionnent pas ainsi. D’une part, loin de la pureté moderniste, ils brouillent les frontières entre peinture et sculpture, entre décoratif et narration. Bricolés, assemblés, mêlant diverses techniques, ils tiennent autant du fétiche, de l’objet votif, du livre, de la cartographie que des seuls tableau et sculpture.
D’autre part, ces objets sèment le doute quant à leur identité sociale elle-même. Certes, leur existence s’inscrit pleinement dans les circuits institutionnels de l’art contemporain, mais les références qu’ils manient sont beaucoup plus larges et nombreuses. Ils ne se limitent pas à une réflexion sur l’art ni à une mise en scène de problématiques picturales bien définies, puisqu’on y croise aussi bien, comme nous l’avons vu, le jeu et l’enfance, mais aussi l’anthropologie, l’archéologie, la littérature (les nombreuses références aux écrivains-voyageurs, mais aussi certains objets comme la céramique intitulée Le livre de sables),
les voyages (à la rencontre des shamans de Laponie pendant trois mois dès 1963, le journal new-yorkais en 1977…), l’opéra (la toile monumentale Opéra civilisation réalisée entre 1967 et 1971, la série récente du Testament vénitien), etc.
L’ensemble de l’œuvre est comme un énorme fleuve, charriant allusions et alluvions, se divisant en de nombreuses ramifications, gonflé d’innombrables apports hétéroclites, tous emportés par le roulement des eaux. Eau de la lagune vénitienne, eau de l’océan arctique, eau des côtes de Bretagne, eau des grands lacs canadiens, l’élément liquide est omniprésent et relie toutes les séries les unes aux autres comme autant d’archipels. Dans la série Parcours pour une odyssée arctique, Vielfaure imagine que la civilisation du Bevern a quitté la Bretagne, traversé l’Atlantique Nord et a essaimé sur les côtes américaines. Une telle odyssée est, là encore, totalement fictive, mais pas invraisemblable pour autant. Les historiens nous rapportent que de telles traversées ont très probablement eu lieu dès la préhistoire, les populations amérindiennes